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25 jun. 2011

Morisques


De façon générale, on entend par morisque le musulman resté dans la péninsule après la Reconquête et converti au catholicisme, de gré ou de force . Nombre de ces moriscos avaient embrassé la religion chrétienne sous la contrainte et étaient soupçonnés de continuer à pratiquer en secret la foi de leurs ancêtres. Si la question des morisques d’Espagne a partie liée avec l’Inquisition, elle déborde de loin cette problématique, étant à la fois un phénomène religieux, social, culturel et politique.

Dans l’Espagne du moyen âge, les communautés musulmanes jouissaient d’un statut comparable à celui des communautés juives. Les aljamas de moros pratiquaient librement leur culte, diposaient de leurs magistrats (alcaldes) et de leurs docteurs de la loi (alfaquis). L’alcalde mayor de las aljamas de moros assurait le lien officiel entre les communautés musulmanes et la couronne. Ces musulmans qui vivaient en territoire chrétien furent dénommés mudéjares. Avant la prise de Grenade, on en recensait trois foyers.
Les mudéjares du royaume de Castille : ils représentaient entre 20 000 et 25 000 individus, installés dans la vallée du Guadiana (dans les territoires dépendant des ordres militaires) et dans le nord du royaume de Murcie. En revanche, dans la vallée du Guadalquivir et dans celle du Tage, les mudéjares étaient quasi inexistants, les petites communautés s’étant intégrées et assimilées au groupe vieux-chrétien. La plupart étaient de petits marchands, des muletiers, des artisans, des laboureurs et des pêcheurs.
Les mudéjares de la couronne d’Aragon : au nombre de 80 000 environ, ils étaient regroupés en Aragon, autour de la vallée de l’Ebre, et dans le royaume de Valence. Ils travaillaient principalement comme ouvriers agricoles sur les terres des seigneurs féodaux, donts ils dépendaient juridictionnellement.
Les mudéjares de Navarre : concentrés exclusivement dans la localité de Tudela, ils se consacraient aux tâches agricoles, à la construction publique, à la fabrique d’armes et au commerce de chevaux.

La prise de Grenade en 1492 vint rajouter un quatrième foyer mudéjare. Cette année-là, en effet, plus de 200 000 musulmans devinrent sujets des Rois Catholiques. Ils résidaient dans la capitale (Grenade) et dans la zone montagneuse des Alpujarras.


L’histoire des nouveaux-chrétiens de Maures couvre la période qui va de 1502, date de la conversion forcée des mudéjares de la couronne de Castille, à 1609, date de l’expulsion générale des morisques d’Espagne.

En guise de représailles contre l’augmentation de la pression fiscale, le non respect des accords de Grenade de 1492 et les méthodes d’évangélisation énergiques déployées par le cardinal Cisneros à partir de 1499, les mudéjares grenadins se soulevèrent dans les Alpujarras et dans les montagnes de Ronda en 1500 et 1501. Face à cette situation, les Rois Catholiques obligèrent tous les mudéjares de la couronne de Castille à se convertir au catholicisme en 1502 ou, en cas de refus, à quitter le royaume. En 1516, la même mesure fut étendue aux mudéjares de Navarre. Entre 1521 et 1522, à la suite de la révolte des Germanías qui enflamma la ville de Valence, les mudéjares d’Aragon et de Valence furent également obligés, en 1525, d’embrasser la religion catholique. A partir de 1526, il n’y avait donc plus, en théorie, de musulmans en Espagne. Cependant, nul n’ignorait que les nouveaux convertis continuaient à pratiquer en secret la loi de Mahomet, remettant en cause les fondements mêmes du baptême. La plupart des morisques étaient des chrétiens de façade et des musulmans en leur for intérieur: ils s’abstenaient de manger du porc et de boire du vin, récitaient les prières coraniques, observaient le jeûne du Ramadan et les grandes fêtes religieuses, faisaient circoncire leurs enfants, et lisaient des livres en arabe, malgré les interdictions édictées. Afin d’assimiler au plus vite les populations morisques, qui bénéficiaient de la protection de l’aristocratie seigneuriale, la couronne mit en place une politique pacifique d’évangélisation. L’Inquisition avait théoriquement juridiction sur ces nouveaux-chrétiens ; toutefois, elle n’ignorait pas que les efforts d’évangélisation consentis par l’Eglise et la couronne s’avéraient notoirement insuffisants. Les chefs des communautés négocièrent des concordias dans les années 1525-1526 qui octroyèrent aux morisques un répit de 40 ans. En 1524, l’Inquisiteur général recommandait au tribunal de Valence de ne s’en prendre aux morisques qu’en cas d’hérésie avérée et notoire. En 1526, le tribunal inquisitorial de Grenade reçut la consigne de se montrer relativement bienveillant à l’égard des néophytes. A Grenade, en Aragon et à Valence, l’Eglise et les ordres religieux déployèrent d’immenses efforts pour évangéliser les adultes et éduquer les enfants grâce, entre autres, à la création d’écoles élémentaires et d’internats.

La situation allait changer sous le règne de Philippe II, dans le contexte de fermeture spirituelle de l’après concile de Trente. En 1566, le Conseil de Castille renouvela les interdictions édictées, restées jusqu’alors lettre morte. Désormais, il serait interdit aux morisques de parler arabe, de célébrer leurs fêtes traditionnelles, de porter des vêtements distinctifs, d’utiliser les bains publics, etc. Par ailleurs, les autorités multiplièrent les tracasseries administratives à l’encontre des nouveaux-chrétiens de maures qui, jour après jour, faisaient les frais de l’accroissement de la pression fiscale. C’est dans cette conjoncture défavorable qu’éclata, à l’hiver 1568, un soulèvement morisque dans le quartier de l’Albaicin qui s’étendit très vite aux zones rurales et aux montagnes des Alpujarras. Les pouvoirs civil et ecclésiastique pensèrent alors que les rebelles avaient l’intention de reconstituer l’ancien royaume musulman de Grenade, avec l’aide des Turcs et de leurs alliés barbaresques. Philippe II chargea don Juan d’Autriche d’écraser la révolte avec la plus grande fermeté. Une fois vaincus, les rebelles (entre 80 000 et 100 000 personnes) furent déportés en Castille et en Andalousie pendant l’hiver 1570-1571.

Dans les années 1580, la politique à l’égard des nouveaux-chrétiens tendit à se durcir. Dans la région de Valence, les morisques étaient perçus comme une cinquième colonne prompte à faire alliance avec les Turcs, les pirates barbaresques des régences d’Afrique du Nord ou les protestants du Béarn. Pour régler le problème, Philippe II eut recours à l’action des vice-rois et à celle de l’Inquisition. En guise d’exemple, le comte d’Aytona, vice-roi entre 1581 et 1594, mena une campagne de surveillance et de répression jamais vue auparavant dans le royaume de Valence. L’Inquisition, utilisée par la couronne à des fins politiques pour mettre au pas une noblesse valencienne jalouse de préserver ses fueros, redoubla d’intensité dans la poursuite de l’hérésie mahométane. Les chiffres de l’activité antimorisque du tribunal de Valence fournis par Ricardo García Cárcel parlent d’eux-mêmes: 1571-1580 : 53,8% ; 1581-1590 : 74,4% ; 1591-1600 : 85,4%. Malgré l’opposition de l’aristocratie seigneuriale, d’une frange du clergé et de certains secteurs modérés de l’élite intellectuelle, parmi lesquels des réformateurs comme Pedro de Valencia ou Martín González de Cellorigo, la solution de l’expulsion générale, déjà en germe lors du conseil de Lisbonne de 1581, finit par s’imposer à partir de 1609. Curieusement, cette décision fut prise par le favori de Philippe III, le duc de Lerma, lui-même marquis de Denia, seigneur de morisques et porte-parole de la noblesse valencienne. Entre 1609 et 1611, à l’exception des nouveaux-chrétiens des Canaries, 320 000 morisques, dont 135 000 Valenciens, 61 000 Aragonais, 8000 Catalans et 116 000 Castillans, durent quitter la péninsule ibérique. Certains trouvèrent refuge dans le midi de la France où ils furent plutôt mal accueillis. D’autres gagnèrent le Maroc, où, comble de l’ironie, on leur reprocha d’avoir renié la loi du Prophète. D’autres, encore, passèrent en Tunisie et dans les territoires de l’empire ottoman, où ils purent mener une existence relativement tranquille et prospère.

Dans la deuxième partie du Don Quijote, Cervantès ébauche, par la bouche de ses personnages, l’image d’une autre Espagne, poétiquement vraisemblable et historiquement valide, qui n’a pas été et aurait pu être. Une Espagne dans laquelle il serait possible d’être à la fois morisque et chrétien sincère, une Espagne dans laquelle le paysan vieux-chrétien Sancho Pança pourrait dialoguer en paix avec son voisin morisque, une Espagne dans laquelle le morisque Ricote pourrait revenir librement dans sa terre natale après l’expulsion et même bénéficier de l’appui du vice-roi de Catalogne, une Espagne dans laquelle un nouveau-chrétien de maure pourrait rendre hommage à don Bernadino de Velasco y Aragón, comte de Salazar, chargé par Philippe III de mener à bien l’expulsion des morisques dans les deux Castilles, la Manche, l’Estrémadure et le royaume de Murcie.

Bibliographie
Benítez, R. et Barrachina, P., La monarquía católica y los moriscos valencianos, Valence, 2001 ; Cardaillac, L., Morisques et Chrétiens. Un affrontement polémique (1492-1640), Paris, 1977 ; Cardaillac, L., dir., Les morisques et l’Inquisition, Paris, 1990 ; Domínguez Ortiz, A. et Vincent, B., Historia de los Moriscos. Vida y tragedia de una minoría, Madrid, 1978 ; García-Arenal, M., Inquisición y moriscos. Los procesos del tribunal de Cuenca, Madrid, 1978 ; García Cárcel, R., Herejía y sociedad en el siglo XVI. La Inquisición en Valencia 1530-1609, Barcelone, 1980 ; Lapeyre, H., Géographie de l’Espagne morisque, Paris, 1959.

Source: Lexique de l'Espagne moderne

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