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25 jun. 2011

Des Morisques en pays Olonnais

Extraits d'OLONA n° 209 par Lucas CATHERINE

En septembre 2007, je faisais des recherches sur l’expulsion des Morisques d’Espagne. Des bateaux olonnais y avaient participé et je me suis mis en contact avec M. Hervé Retureau. Il me répondit : « une "tradition" rapporte que des "Maures auraient été chassés d'Espagne par Philippe III en 1610 au nombre de 200 et qu'ils auraient fait souche aux Sables-d'Olonne". Mais nous n'en avons jamais eu la trace écrite ».

Depuis, j’ai fini mon travail de recherche et voici ce que j’ai trouvé sur ce sujet.

AHMAD AL HAJARI, ENVOYÉ DU SULTAN

Au début du mois de juin 1612, un personnage intrigant arrive à Olonne. Il s’agit du Morisque Ahmad al Hajari, envoyé secret du Sultan Marocain. Dans un livre qu’il a écrit vingt ans après, une sorte d’autobiographie, Kitab nasir al din ala’l qawm al kafirin (Livre sur le triomphe de la foi dans les pays des incroyants, il décrit sa visite à Olonne. Al Hajari est né dans les environs de Grenade et appartient à l’élite musulmane de la ville. En 1599, il s’enfuit au Maroc, où il devient secrétaire du Sultan à Marrakech.

En 1609, le roi Philippe III d’Espagne décide d’expulser les Morisques et de les envoyer en bateau vers le Maroc. L’expulsion est très documentée. Dans les archives, on peut retrouver les noms de tous les villages de Castille, Catalogne, Aragon, Andalousie, Murcie et Valence dont ils ont été expulsés, avec leur nombre exact. Les Espagnols ont utilisé toute leur flotte et loué en supplément des bateaux en Hollande et en France, notamment à Olonne. Une fois arrivés au Maroc, beaucoup de ces Morisques se plaignaient que les capitaines de certains bateaux, notamment les capitaines olonnais, aient volé leurs possessions. Le Sultan Marocain envoyait al Hajari en France pour récupérer ces biens, mais la mission était aussi un prétexte pour examiner si le gouvernement français n’était pas intéressé de s’allier avec le Maroc contre l’ennemi commun, l’Espagne. Ci-dessous l'expulsion des Morisques.


Dans son texte al Hajari parle de vingt et un capitaines olonnais qui avaient dévalisé des Morisques. Dans la comptabilité que les Espagnols ont tenue de l’expulsion – et rassemblée par Henri Lapeyre - il y a des dizaines de bateaux français, sans spécification de leur port d’origine, sauf trois bateaux dont il est clairement dit qu’ils étaient Olonnais :

- Le 26 octobre 1609 Jean Loret transportait d’Alicante dans son bateau La Fourmière 208 Morisques, dont quatorze bébés.

- En décembre de la même année Jean Marin et Matolin Pilon, tous les deux des Olonnais transportaient dans leurs bateaux respectivement 320 et 370 Morisques, venant de Denia.

- Manuel Lomas Cortés qui a rassemblé tout le matériel sur le départ des Morisques par le port de Denia mentionne outre Marin et Pilon (aussi écrit Piron) six autres capitaines Olonnais, actifs à Denia : Mateo Lamperio qui transportait 173 Morisques originaires de la région de Beniraés vers l’Afrique du Nord ; Samuel Batanon : 260 Morisques de Vall de Monaçir ; Jean Foloron.

- 163 Morisques originaires d’Alcudia ; un certain Capater : 93 Morisques de Canençia ; et Joseph Bremon (capitaine du Chérubin) : 450 Morisques. Pour ce dernier ses gages sont spécifiés : 1 500 ducats, payés par la couronne espagnole et 3 000 ducats par les Morisques eux-mêmes.

Une ordonnance d’Henri IV, en date du 22 février 1610, avait autorisé le séjour en France des Morisques qui feraient profession de la foi catholique, au nord de la Dordogne, mais il n’est pas du tout certain que les Morisques transportés par les bateaux olonnais, soient passés par Olonne. Probablement ont-ils été transportés directement des ports espagnols au Maroc.

Donc, début juin 1612 Ahmad al Hajari arrive à Olonne. Accompagné de ce qu’il appelle en arabe, Qaid Taba'a al Sultan, Commandeur du Sceau du Roi, il s'agit donc probablement du Garde des Sceaux, Nicolas Brûlart de Sillery. Ils logent dans le château d’Olonne. Al Hajari croit que la maison appartient au Garde des Sceaux, un malentendu.

Voici quelques extraits de son texte sur Olonne (chapitre 8 du texte) :

« La maison se trouve un petit peu en dehors de la ville, près d'une rivière, grande, bâtie en pierres avec quelques canons, située dans un grand jardin/parc entouré de fossés, au bord d'une forêt et avec beaucoup de terres cultivées ».

Le château possède un grand parc : « Dans ce pays les parcs et les jardins ne sont pas entourés de murs, mais ils usent des cours d’eau ou des canaux pour entourer le parc. Personne ne peut entrer, que par la porte d’entrée… tout le long des canaux il y avait des arbres sauvages et on pouvait à peine voir les cours d’eaux ».

Je suis venu sur place en 2007 et je crois qu’il s’agit bien du château du Fenestreau situé sur la commune du Château-d’Olonne. Al Hajari et son accompagnateur français sont logés chez la veuve du comte d’Olonne, Anne Hurault de Chiverny et son fils mineur, Philippe. Le château a été détruit et reconstruit après, mais la porte d’entrée et le parc/petite forêt existent encore. L’âge des arbres les plus anciens correspond : quelques arbres avaient été abattus et durant ma visite, j’ai constaté que leur couche ligneuse remontait plus loin que 1600. La description du parc concorde avec la situation actuelle du parc : le ruisseau de Tanchet et deux petits ruisselets entourent les trois quarts le parc.

UNE ROMANCE MORISQUE AVORTÉE
Dans le château résidait aussi une jeune dame, appartenant à la famille et elle montre beaucoup d’intérêt pour le visiteur morisque.

« La jeune femme me parlait souvent, elle me posait des questions sur l’apparence des femmes dans notre pays et quel type de femme nous préférons. Je répondais selon la vérité que nous admirons les femmes avec des cheveux noirs, une peau blanche et des yeux foncés. Cela lui plaisait, elle avait cette apparence. Les Français ont un autre goût, ce type de femme ils les appellent « des noires ». 
Carte postale illustrant la tradition de l'établissement d'une colonie maure aux Sables en 1610.


Elle me demandait aussi si nos femmes portent des habits en soie, parce qu’elle en portait aussi. Elle me proposa des cours de français. J’acceptai et après nous tombâmes amoureux. Cela me gênait parce que je me méfiais des Chrétiens, question d’argent, mais aussi question de religion. J’ai toujours défendu ma religion et maintenant je devenais amoureux d’une Chrétienne et le mal triomphait dans mon âme.

Je me promenais un jour dans le parc et je priais Dieu de me donner la force de résister, mais le diable apparaissait sous forme d’un compagnon de voyage. J’avais toujours caché mes sentiments à mes compagnons de voyages, surtout parce que je leur avais toujours rappelé de ne pas nouer de relations avec des Chrétiennes. Mais mon compagnon disait : « Monsieur, avec mes excuses, que dois-je penser de votre comportement ? » Je lui demandai : « quel comportement ? » Il m’explique que la jeune femme voulait certainement de moi et que je ne devais pas résister à ses avances, c’était la coutume en France de courtiser une femme qui te faisait des avances. Il me conseilla de répondre à ses avances. Je m’énervai : « c’est contre notre religion ! ». Mais il répliqua : « oui, mais il ne faut pas aller trop loin, c’est tout ». Mais je refusai, parce qu’on sait ou cela commence, pas comment cela finit ».

« Après un certain temps elle me demanda si j’étais marié, et je l’informai que j’étais effectivement marié. Alors elle me demanda si nous, Musulmans, pouvions nous marier à plusieurs femmes. Je lui confirmai et puis elle me demanda si j’avais des enfants. Je disais oui en espérant que cela l’arrêterait, mais non. Un certain jour, elle s’était bien habillée et elle venait à ma rencontre dans le parc… Elle appela mon nom et je la rejoignis le long du ruisseau. Nous nous parlâmes et je constatai qu’elle était encore éperdument amoureuse. Heureusement, un de mes compagnons de voyage passa et entama une conversation. Elle partit. Hamdulillah que Dieu termina ainsi notre liaison ».

L’affaire fit une forte impression sur al Hajari. Pour se fortifier, il composa un poème dans lequel il déclare son amour pour sa femme (la Blanche colombe) et pour ses enfants (le manuscrit se trouve à la Bibliothèque Nationale de France [1]) :

Voici la traduction :

Les amants se sont séparés à cause de ma mission,

L’adieu était lourd,

Déchirant et mélancolique.

Je prie Dieu, qui nous garde,

Qu’il nous réunisse.

Nous restons patients et attendons le jour

Quand nous serons à nouveau heureux ensemble.

Mais la tristesse me reprend quand je pense

À mes petites colombes et à ma femme ma colombe blanche.


Retournons à sa mission à Olonne :

« En ce qui concerne la cause des Morisques dévalisés, la lettre que le Roi de France m’avait donnée pour interroger les capitaines concernés et le pouvoir de les arrêter, n’a servi à rien. Je présumai qu’il y a eu corruption du Garde des Sceaux et je décidai de quitter la ville. Le Garde des Sceaux me demanda de lui laisser la lettre royale, mais je refusai et je suis parti vers la ville de Bordeaux ». Ahmad al Hajari ne mentionne nulle part dans son texte qu’il a rencontré des Morisques à Olonne. Si jamais des Morisques se sont installés dans la ville, c’est certainement après le départ d’al Hajari, donc après juin 1612.

Source: olona-histoire.fr

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