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27 may. 2009

L’expulsion des morisques d’Espagne


Rodrigo de Zayas

EN 1609, PREMIER CAS MODERNE DE « PURIFICATION ETHNIQUE »
Depuis les récentes guerres dans l’ex-Yougoslavie et le Caucase, on reparle de « purification ethnique », cette pratique qui consiste, dans le but absurde de créer une « communauté homogène », à expulser ou à liquider (comme au Rwanda en 1994) des minorités accusées de tous les maux. Parmi les plus abominables de ces « purifications » figurent les génocides des juifs et des tziganes d’Europe dans les années 40 par le régime hitlérien ou celui des Arméniens dans les années 10 par le jeune Etat turc. Mais le modèle moderne de ces persécutions racistes fut établi dès 1609 en Espagne avec l’expulsion des morisques, ces musulmans convertis de force au catholicisme lors de la prise de Grenade, en 1492, la même année où les juifs étaient chassés du pays.
SIR Richard Fox Vassal, deuxième lord Holland (1773-1840), était anglais, riche et célèbre, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir quelques ennuis de santé. En 1802, son médecin lui conseilla un séjour de repos dans un climat sec et salubre. Sir Richard jeta son dévolu sur Madrid et s’y installa avec armes et bagages. Au bout de deux ans, le jeune lord avait appris l’espagnol et se préoccupait de trouver des manuscrits pour la bibliothèque de Holland House, l’imposante mansion familiale, que l’on peut encore admirer à Londres. En 1804, il acheta une liasse de documents manuscrits à un certain don Isidoro de Olmo. Sir Richard venait d’acquérir l’acte de naissance du premier Etat raciste de l’histoire.
Homme intelligent et cultivé, lord Holland ne comprit cependant pas toute la portée des documents qu’il emporta à Londres, se contentant d’inscrire, en tête de la liasse, qu’il s’agissait de « papiers, Mémoires, descriptions et correspondances datés de 1542 à 1610 au sujet des morisques d’Espagne ». « Certains, note-t-il, sont des copies, d’autres des originaux ; parmi ces derniers, il y a quelques lettres de Gonzalo Pérez (père du célèbre Antonio) (1) adressées à Philippe II, avec des notes marginales autographes qui constituent les réponses de ce monarque.
Le 21 novembre 1989, l’ensemble de ces documents fut mis aux enchères à Londres : il se trouve à présent dans mes archives à Séville, sous le titre générique de « collection Holland ». L’étude approfondie de cette collection révèle la teneur d’un débat au sein des plus hautes instances de l’Etat espagnol concernant l’importante minorité hispano-musulmane, convertie de force au catholicisme. Morisque signifiait exactement : « musulman espagnol converti au catholicisme ». Le problème social et politique posé par cette minorité était celui de la plupart des minorités : une altérité mal tolérée par la majorité.
Altérité religieuse d’abord, car les morisques restaient, en fait, des crypto-musulmans. Altérité linguistique et sociale aussi, parce qu’ils entendaient conserver leur langue (l’arabe), leurs modes vestimentaires, leurs habitudes culinaires et hygiéniques (ils ne mangeaient pas de porc et se lavaient souvent, choses mal tolérées par les chrétiens de l’époque), et leurs jours de fête. Perçue, de surcroît, comme celle d’« agents de l’ennemi étranger », c’est-à-dire comme des alliés actifs de l’Empire ottoman, l’altérité des morisques les désignait d’une manière tangible comme « une menace pour la République chrétienne ».
Vers l’Etat raciste
L’ESPAGNE, depuis l’instauration de l’Inquisition comme partie intégrante de l’Etat (1481- 1483) par les Rois Catholiques, avait une vocation religieuse nettement unitaire et normalisée. C’est dire qu’il y eut, en Espagne, une « question morisque » qui, par maints aspects de ses causes et de ses conséquences, rappelle la " question juive " des années 30 et 40, et même l’actuelle situation de certaines minorités ethniques en Europe ou ailleurs.
L’intérêt fondamental de la collection Holland, c’est qu’elle révèle le passage d’un Etat sectaire où un membre d’une crypto-minorité religieuse avait la possibilité de se convertir pour s’intégrer à la société majoritaire, à un Etat raciste où cette même minorité devenait l’objet d’une persécution institutionnelle, au- delà de toute considération religieuse.
Le premier pas vers l’Etat raciste fut bien modeste et, en tout cas, antérieur au document le plus ancien de la collection Holland : en 1535, le chapitre de la cathédrale de Cordoue demanda au pape Paul III de sanctionner l’instauration d’une condition de « propreté de sang » (limpieza de sangre) pour pouvoir accéder à un poste rémunéré au sein du chapitre. Le pape refusa, mais le chapitre de Cordoue eut recours au roi-empereur Charles Quint. Celui-ci trouva l’idée bonne et fit pression sur le pape pour qu’une telle contrainte fût appliquée sur l’ensemble du royaume. Paul III fut obligé de s’incliner : toute personne désirant obtenir un poste rémunéré en Espagne devait désormais démontrer qu’elle n’avait aucun membre juif ou musulman dans sa famille depuis au moins quatre générations. Devenue loi, cette obligation ne fut pleinement abrogée que le 13 mai 1865, avec une brève interruption pendant le règne de Joseph Bonaparte (1808-1812).
Concernant, par exemple, les juifs ou marranes, l’Etat espagnol en venait à considérer en quelque sorte qu’il y avait « conflit entre la tradition nationale (...) et une tradition juive inassimilable », « et l’on sera conduit, poursuit-il, à partir de cette idée qu’est juive toute personne qui manifeste soit par des signes décisifs, soit en raison de présomptions suffisamment graves la présence ou la persistance de la tradition juive ».
Tradition juive ou musulmane peu importe : le problème était exactement le même. Les propos cités ci-dessus sont du pétainiste français Xavier Vallat, publiés dans ses Mémoires après 1945 (2). Mais Vallat était moins exigeant que ses prédécesseurs espagnols, car il se contentait de deux grands-parents non juifs ou moins pour qualifier un citoyen de « bon Français ».
On a vu que la « propreté du sang » en Espagne, avant 1865, ne s’obtenait que sur quatre générations « non contaminées » ; il est, malgré tout, frappant de constater une telle continuité de concepts, au point qu’ils en deviennent interchangeables. Xavier Vallat était un bon catholique, qui ne pouvait en aucun cas être soupçonné de connivence avec les occupants nazis ; ce qui fut d’ailleurs démontré durant son procès devant la Haute Cour de justice en 1947, où il bénéficia du témoignage d’un médecin juif, Gaston Nora.
Peut-on parler de « racisme d’Etat » au temps de Charles Quint ? Non, parce que l’obligation de démontrer la « propreté de sang » ne constituait pas encore une définition autre que religieuse du problème. Etait juif ou musulman celui qui pratiquait ces religions : on pourrait tout au plus argumenter que les religions ne se transmettent pas par le sang, c’est-à-dire génétiquement, mais nous ne sommes encore en présence que d’une confusion ou d’une erreur de jugement, une sorte de dérive du sectarisme d’Etat institué par les Rois Catholiques.
Dérive néanmoins significative : les documents de la collection Holland, qui correspondent au règne de Philippe II, apportent une nouvelle définition de la minorité morisque. Il s’agit désormais d’une « nation ». Qu’est-ce qu’une « nation » dans l’Espagne du XVIe siècle ? Grosso modo, toute collectivité clairement différenciée peut être définie comme une nation. Ainsi, il existe de nombreux cas de bons catholiques espagnols définis comme appartenant à la « nation morisque ».
La « propreté du sang » aboutit à un nouveau critère collectif qui n’est ni plus ni moins absurde que la définition du juif comme appartenant à une « race ». Dès lors, les plus hautes instances du pays - le Conseil suprême de l’Inquisition, le Conseil d’Etat, le Conseil du Trésor, les Etats généraux de Castille et d’Aragon, sans compter les ecclésiastiques les plus influents, sont de l’avis qu’il faut en finir avec la « nation morisque ».
Les avis sont partagés entre les trois principaux degrés de cette élimination étatique : le génocide pur et simple, la déportation en masse et l’assimilation forcée et sous haute surveillance. Il est malgré tout prématuré de parler de « racisme d’Etat » : il n’y a pas encore de loi espagnole interdisant l’existence ou la présence d’une minorité - même définie comme une « nation » - sur son territoire.
Cinq documents de la collection Holland proposent explicitement le génocide, soit par la pendaison, soit par les travaux forcés dans les mines d’Amérique et aux galères, où les morisques n’ont aucune chance de se reproduire. Peu ou pas pratiquable à cette époque, cette solution est systématiquement rejetée par les rois d’Espagne. Les deux autres suggestions seront appliquées : Philippe II se montrera toujours partisan de l’assimilation, tandis que Philippe III (1598-1621), tout comme Philippe Pétain et Xavier Vallat, appuiera les partisans de la déportation.
Les considérations économiques ne sont pas absentes des choix qui furent effectivement adoptés : pour Philippe II, les revenus des dîmes imposées aux morisques sont un argument majeur en faveur de leur présence. Tout le monde en profite : l’Etat, l’Eglise et les grands seigneurs censiers qui composent l’essentiel des conseils (ministères) laïques de l’Etat.
Philippe II est un roi prudent et réaliste ; il n’est pas insensible aux pressions des grands seigneurs, dont les intérêts sont diamétralement opposés à ceux de l’Inquisition. Il temporise, s’en remet à des commisssions ; bref, il gagne du temps. Les morisques payent. Lorsqu’ils se rebellent dans l’ancien royaume de Grenade (de 1568 à 1571), ils sont vaincus et déportés vers d’autres régions de l’Espagne. Ils sont toujours là et payent encore, un peu moins, il est vrai, parce que la culture de la soie disparaît à Grenade. C’était de loin l’activité morisque la plus lucrative, mais les morisques restent les meilleurs cultivateurs de primeurs dans les zones qu’ils ont mises en valeur et irriguées eux-mêmes depuis des générations.
En revanche, pour Philippe III, la situation se présente sous un autre jour. Ce roi n’a ni l’intelligence ni la volonté de son père. Il remet les rênes du gouvernement entre les mains d’un favori, le marquis de Denia, un Valencien, qu’il fait duc de Lerma puis cardinal. A partir de 1608, l’oncle paternel du duc de Lerma devient Grand Inquisiteur. La thèse de la déportation, fortement appuyée par les partisans du duc de Lerma qui contrôlent l’appareil d’Etat, a aussi son argument économique : les pertes de revenus seront amplement compensées par les gains produits par la confiscation des biens morisques (à Berlin comme à Vichy, on parlera d’" aryanisation " des biens juifs).
La déportation
LE 22 septembre 1609, le roi Philippe III signe un décret qui consacre la naissance du premier Etat raciste de l’histoire. Désormais, aucun membre de la « nation morisque » ne pourra résider sur les territoires soumis à l’autorité espagnole, sous peine de mort. Le principal responsable de ce décret n’est évidemment pas le roi, mais le duc de Lerma.
Le grand théoricien de l’Etat raciste est un dominicain valencien, membre du tribunal de l’Inquisition de Valence. Il s’appelle Fray Jaime Bleda : il est l’auteur d’un livre où il expose ses théories et où il démontre que l’élimination des morisques est une « nécessité urgente ». Le livre est un peu touffu pour le roi, et un résumé simplifié est préparé par un dominicain proche de Bleda, Fray Luis Beltran.
Ce document, qui porte le numéro 40 dans la collection Holland, emporte la décision royale. Le duc de Lerma a gagné : 500 000 personnes - hommes, femmes et enfants, seront déportées avec, au moins, 75 % de « pertes ». Tous les biens de ces malheureux iront enrichir le duc de Lerma et ses partisans. A lui seul, le duc possède désormais une fortune très supérieure aux réserves du Conseil du Trésor, qui de toute façon lui appartient aussi.
A cette époque, l’Espagne, qui détient l’hégémonie militaire et politique en Europe, compte huit millions d’habitants, ce qui permet de mesurer l’une des principales raisons de sa décadence postérieure et de sa ruine : dans des régions entières les cultures sont abandonnées et tombent en friche. Les corps de métier les plus prospères disparaissent : les transporteurs, les corporations de maçons, les grands éleveurs de chevaux et de mulets, les constructeurs de réseaux hydrauliques pour l’irrigation, les maraîchers étaient morisques... Ajoutée à l’inflation galopante du XVIe siècle, aux épidémies, à la corruption de l’administration, à l’incurie et à la rapacité du duc de Lerma, et aux guerres incessantes, cette situation plonge l’Espagne dans la période la plus sombre de son histoire.
Depuis qu’elle a signé les accords de Schengen, l’Espagne contemporaine est devenue la gardienne du Sud-Ouest européen. Sa garde civile surveille les côtes de l’Andalousie pour empêcher l’immigration économique des Maghrébins. A l’instar des odieux capitaines qui transportaient les morisques vers Oran, mais les « débarquaient » en pleine mer pour gagner du temps et de l’argent, les capitaines actuels transportent régulièrement des immigrés entre le Rif et l’Andalousie, et les débarquent parfois en pleine nuit assez loin des côtes andalouses où ils se noient. Ceux qui ont, malgré tout, la chance d’atteindre la côte sont arrêtés et refoulés menottes aux poings par la garde civile (3).
Le racisme contre les gitans, dernière minorité clairement constituée et différenciée, devient sporadiquement violent. Mais l’Espagne n’est pas seule en cause, et les mesures de « nettoyage ethnique » entreprises, de 1992 à 1995, par les nationalistes serbes et croates contre les Musulmans en Bosnie nous ont rappelé tragiquement que l’Etat raciste n’appartient pas à un passé révolu.

Fuente:Le monde diplomatique

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