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31 ene. 2010

Activités économiques des morisques et conjoncture dans la régence de Tunis au XVIIe siécle

Sadok Boubaker
Faculté des Science Humaines et Sociales (FSHS) de Tunis

La question objet de ce développement est celle de connaître le lien qui pourrait exister entre les activités qu’avaient les morisques en arrivant dans la régence et, ensuite, le rapport de celles-ci avec la conjoncture de l’économie locale. Les études sur les morisques204 ont déjà fait l’inventaire de ces activités; cependant souvent les auteurs n’ont pas prêté attention aux raisons qui faisaient qu’à tel moment ou tel autre, le domaine d’activité de ce groupe de population a évolué205.
Deux remarques pour mettre en perspective le développement qui suit:
1°) Les morisques, première minorité du pays

Pendant toute l’époque moderne, la régence de Tunis a été une terre d’accueil pour plusieurs vagues de populations, aussi bien musulmanes que chrétiennes et juives. Reste à comprendre pourquoi cette ouverture et dans quel contexte elle a été possible. En effet, Tunis a été fortement endommagée matériellement par les différents sacs subis au XVIe siècle (1534, 1535 et 1573); elle mettra plus d’un siècle pour effacer les traces de ces événements. La capitale, comme le restede la régence, a été énormément affecté par les épidémies de peste, la dernière en date remonte à 1604-1605, donnant l’impression d’un pays vide démographiquement206. Au mieux, lui accordait-on sept à huit cent mille habitants au XVIIe siècle. Je citerai, à titre d’exemple parmi les immigrants, l’arrivée des Ottomans en 1573 estimée à 3.000ou 4.000 janissaires qui se sont installés, sans compter ceux qui sont venus après.
- Les tabarkins qui quittaient leur île faute de place, pour s’installerà Tunis, Bizerte et Portofarina; ils étaient quelques centaines de familles chrétiennes au début du XVIIe siècle.
- Les juifs livournais originaires de la péninsule ibérique ayant transité par le port toscan et venus habiter Tunis.
- Les islamisés, ou renégats d’origine chrétienne, qui formaient un groupe de quelques centaines de personnes, voire plus.
- Les captifs de la course, qui, du fait de la durée de leur détention, étaient résidents dans la régence.
- Les marchands étrangers installés dans le pays parfois pour des dizaines d’années.
Tunis était en fait une ville multiconfessionnelle au début du XVIIe siècle, en pleine recomposition sociale. C’est dans ce contexte que les morisques arrivèrent à partir de 1609, entre 50.000 et 70.000 personnes, soit près de 10% de la population de la régence. Au delà des différences internes au groupe des morisques dues à leurs origines sociales et géographiques, le moment de leur arrivée ou le trajet de leur pérégrination, ils constituaient désormais une véritable nouvelle communauté musulmane dans le pays à côté des sunnites divisés entre malékites et hanéfites, les chiites et les ibadites… Ils sont arrivés avec femmes, enfants et personnes âgées. Les morisques continuaient à parler leur langue, à conserver leurs coutumes. Ils avaient leurs quartiers à Tunis ou leurs villages dans les endroits qui leur ont été concédés par l’Etat. Ils eurent, très tôt aussi, leurs propres institutions représentatives. Beaucoup de questions subsistent quant aux motivations qui ont poussé les autorités du pays à accepter une immigration aussi massive qui ne pouvait pas rester à l’écart des problèmes politiques, sociaux et économiques du pays. Nous nous contenterons de rappeler ces questions sans y répondre car cela n’est pas notre propos.

Quel rôle ont joué les morisques dans le bras de fer qui opposait Youssef Dey et Abu-l-Gayt Al Quashash, entre autre sur la place des chrétiens dans la course et dans d’autres rouages de l’Etat? Comment gérer la présence militaire de ces nouveaux habitants de la régence?
Quels rapports cette communauté allait-elle avoir avec les populations autochtones? Comment gérer son intégration?

2°) La conjoncture économique du pays
L’analyse de l’ensemble des éléments économiques du XVIIe siècle dans la régence nous a conduit dans un travail précédent à dégager trois grands moments conjoncturels:
Entre 1605 et 1640: c’était l’âge d’or de la course qui culmine vers 1630. En dépit des pestes, la période a vu le démarrage d’une ouverture commerciale maritime sur l’Europe animée par le commerce des prises corsaires, le rachat des captifs et l’exportation des produits agricoles.

De 1630/40 à 1662/1665: une reprise des difficultés démographiques, un repli graduel de la course, une conjoncture agricole moins bonne, une diplomatie européenne plus agressive qui veut imposer des traités défavorables à la régence, alors que sur le plan politique il y a un rééquilibrage entre les éléments locaux et les janissaires. Les morisques s’y étaient trouvés impliqués. Cela leur a valu la disgrâce de leur caïd Mustapha Cárdenas condamné à l’exil en Algérie en1653/1654.
A partir de 1665 jusqu’en 1702/1705: on assiste à un grand développement du commerce d’exportation des céréales et de l’industrie des chéchias en dépit des guerres civiles et du conflit avec la régence d’Alger.

A chacune de ces phases, l’activité économique des éléments morisques s’était adaptée au contexte ou bien s’était distinguée par un choix particulier207 car il leur fallait trouver une place dans la ville et dans le pays en général.
AU DéBUT DU SIèCLE

Ce qui attire l’attention dès le départ c’est que nous connaissons peu de choses sur l’activité agricole des morisques pendant la première décennie de leur implantation. Tout au plus sait-on que l’Etat leur a concédé des terres, prises sur les habous publics, pour construire des villages et leur accorda des exemptions fiscales. Il est probable que l’édification de ces villages et la mise en valeur des terres avaient nécessité quelque temps avant d’en percevoir l’effet sur l’économie locale.
Entre 1610 et 1620, les morisques fortunés avaient investi deux domaines: les fermages et le commerce des prises de la course. A Tunis, et comme l’a observé A. Raymond, les morisques, contrairement à ceux débarqués à Salé ou à Alger, ne s’étaient pas impliqués dans la course directement. Ils participèrent activement au commerce des prises et au rachat des captifs. En termes économiques, le commerce extérieur était probablement le seul secteur où ils pouvaient s’intégrer facilement grâce aux capitaux disponibles qu’ils avaient avec eux. Tout autre investissement aurait demandé un temps plus long.
Le secteur où les morisques se distinguèrent au début de leur installation à Tunis était celui de la ferme des cuirs et des peaux.

C’était sans aucun doute la ferme la plus rentable du pays depuis l’époque hafside et elle continuera à jouer un rôle important jusqu’à XIXe siècle. Or, pour obtenir cette ferme il fallait non seulement avoir des moyens financiers importants mais aussi être appuyé par les autorités, triompher de la concurrence des marchands juifs livournais et des négociants français attitrés par ce secteur. En fait, les morisques réussirent à contrôler la ferme des cuirs de Tunis jusqu’en 1619. Les noms des protagonistes qui apparaissent liés à ce secteur sont révélateurs: Zapata, Pérez, Cárdenas… Rappelons au passage que pendant la période de Youssef Dey (1610-1637) Mustapha Cárdenas était devenu un personnage important dans la régence: cheikh des Andalous, il participe avec l’élite du pays à l’effort de guerre et de paix de 1628 avec Alger, il a été aussi plus d’une fois représentant commercial de Youssef Dey, du moins jusqu’en 1625. Parallèlement, les morisques faisaient du commerce d’exportation vers l’Europe aussi bien des articles saisis par la course musulmane, que ceux de la ferme des cuirs. Ces opérations nous montrent des morisques au fait des techniques commerciales les plus utilisées dans les échanges méditerranéens, n’hésitant pas à prendre des risques et à conclure des opérations de prêts à la grosse aventure avec des livournais. Prenons deux exemples pour illustrer cette idée:
- Le 17 décembre 1615208 Santo Simodei, patron du vaisseau Santa María del Aura, a reçu de Gio Pérez, marchand andalous, 172 écus et 59 aspres à titre de prêt, remboursables à Livourne au juif Giogio de Vega Pinto, garanties par 30 cantars de merluce.
- Le 10 juin 1616209 le capitaine Domenico Falconetti de Bastia, capitaine de navire, fait un chargement depuis La Goulette pour Livourne.
Nous disposons de 8 actes se rapportant à ce chargement dont trois concernent des morisques et quatre des juifs livournais.

Ces contrats impliquent Gio Pérez qui reçoit de Jacob Sulema, juif de Livourne, 111 écus à titre de prêt, remboursables à Livourne, garantis par 110 cuirs; ensuite les mêmes refont une autre opération similaire pour la somme de 222 écus garantis par 182 cuirs. Le troisième contrat concerne Alonso de Cuevas, dit Mohamed; il reçoit de David Machoro, juif de Livourne, 222 écus en or à titre de prêt, remboursables à Livourne, garantis par 8 cantars de laine d’Espagne lavée.
Ces contrats montrent que les andalous se sont lancés dans le commerce méditerranéen de la régence de Tunis en jouant pleinement la concurrence avec les marchands européens. Parfois ils allaient même à Livourne, une des rares places européennes à les accepter sans risque pour leurs vies.
Au début des années 1620, les andalous s’éclipsent de ce commerce et abandonnent la ferme des cuirs. Ceci est, à notre sens, à mettre en rapport avec la montée de nouveaux favoris, puissants auprès du Dey: Ali Thabet et Mohamed Sitty, qui contrôlèrent les douanes pendant quelques années, alors que la ferme des cuirs était alternativement prise par les marchands livournais et marseillais210. La conjoncture était en train de changer et le contexte politique aussi.

L’INTEGRATION DES ANDALOUS DANS LE TISSU PRODUCTIF
DE LA RéGENCE A PARTIR DES ANNéES 1620

Lors de la deuxième décennie de leur installation dans la régence, il semble que les andalous aient commencé à utiliser pleinement certaines de leurs qualifications dans le domaine de la production. On les trouve artisans dans le textile et le cuir, mais aussi bâtisseurs de mosquées et de madrassas211. On commence à rencontrer les andalous comme boutiquiers dans les parfums et dans l’épicerie fine. Par ailleurs, il y a deux domaines où ils avaient joué un grand rôle, la savonnerie et la fabrication des carreaux. Dans un premier temps ils l’avaient fait en association avec des marchands et artisans européens. Entre 1621 et 1626, Juan Pérez (ou Mohamed Giar) avec Mohamed Cimeni (Ciménez) étaient associés dans une fabrique de savon avec deux marseillais212.

Cette fabrique avait eu des problèmes avec Thabet et Sitty. Entre 1630 et 1648 une fabrique de carreaux a vu le jour suite à une association entre un français et un tagarin213. Nous rencontrons aussi des andalous dans des fonctions commerciales comme celle de sensal214.
Ce qui nous surprend le plus c’est le retard avec lequel apparaît le métier de chaouachi (fabriquant de chéchias: bonnets rouges, façon de Tunis). En effet c’est en 1626 qu’apparaît la première mention de bonnetier (chaouachi) avec Mohamed ben Ali Andalou215.
Alors que, de la première décennie les laines d’Espagne saisies par les corsairesétaient revendues en Italie, on commençait dans les années 1630 à importer de la laine ibérique mais aussi des peignes… Il nous semble que pendant les années vingt et particulièrement après 1626, il y ait eu un virage dans les activités morisques à Tunis. Ils passèrent du secteur des échanges à celui de la production et surtout ciblèrent des domaines dont ils allaient garder longtemps le contrôle. Ils avaient certainement senti le début du repli de l’activité corsaire et s’en détachèrent tout en continuant cependant à s’intéresser de temps à autre au rachat des captifs. Et même si nous ne possédons pas d’informations sur leurs activités agricoles à cette époque, il est évident que la communauté andalouse a dépassé le stade où elle se greffait sur des secteurs où il y avait une forte concurrence pour se créer ses propres créneaux dans la vie économique de la régence.
LA PHASE 1630/1640-1665: LE REPLI DE LA COURSE ET DU COMMERCE EN RAPPORT AVEC ELLE

La nature des sources utilisées, qui nous reflètent surtout les transactions commerciales des marchands étrangers et les rapports maritimes de Tunis avec l’Europe méditerranéenne, nous empêche de mesurer l’importance du repli des morisques sur les activités de production locale. Ceci explique sans doute pourquoi, lors de la deuxième phase conjoncturelle 1630/40-1662/1665, les morisques sont presque absents de nos documents. Le recul manifeste de l’activité corsaire, la tiédeur des relations commerciales avec l’Europe, les épidémies de pestes graves… marquent cette période. Pendant ces années, nos sources ne mentionnent que quelques rachats de captifs conclus par des morisques et montrent des bonnetiers participant à certaines transactions de transport maritime.
DE 1665 A 1705: PéRIODE D’EXPANSION DU COMMERCE EXTERIEUR DE LA RéGENCE

Pendant la deuxième moitié du XVIIe siècle, malgré les crises politiques et les guerres de succession entre mouradites, la régence aconnu une réelle croissance commerciale en particulier en rapport avec l’exportation des céréales. Tunis a connu aussi un développement remarquable de la fabrication des chéchias. Ce secteur est maintenant connu pour être dominé par les andalous. Si les premiers souks construits pour la fabrication de cet article l’ont été au début du siècle, en 1671 on dénombrait 171 boutiques de bonnetiers à Tunis, et en 1694 autour de 200 boutiques. Les états de commerce avec Marseille montrent en 1700 que les produits nécessaires à la fabrication de la chéchia (laine espagnole, peignes, cardes, vermillon, cochenille…) forment 65% de la valeur des importations de Tunis depuis cette ville, soit la valeur de 150.000 piastres216. D’autres importations du même genre en provenance de Gênes et de Livourne existaient. Ce qu’il faut retenir de cette situation par rapport à notre propos, c’est que derrière l’importance prise par le secteur de la chéchia dans l’économie du pays, c’est le poids des andalous qui est à mettre en exergue. En fait, la chéchia se trouvait au coeur d’une boucle commerciale méditerranéenne. Le circuit commence avec la production et l’exportation des céréales vers l’Europe contre des piastres espagnoles, entières ou rognées; ces piastres permettent de payer les matières premières nécessaires à la fabrication de la chéchia. Celle-ci se faisant répartir sur plusieurs sites dans la régence; elle crée des emplois et offre à l’exportation un produit fabriqué compétitif, connu à travers le monde ottoman et même en Europe méridionale. Vendue au Levant, la chéchia permettait de ramener quelques produits de ces contrées, de même que des draps européens escomptés au point de valoir moins chers que ceux que les européens vendaient à Tunis, si non de l’argent. Cette boucle a réussi à se maintenir jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. On est loin de l’image traditionnelle des économies coloniales. Les morisques y étaient pour quelque chose.
En observant l’évolution de l’ancrage des morisques dans l’économie de la régence, on perçoit une véritable stratégie de groupe. C’est dommage que nous n’ayons pas jusqu’à présent un meilleur éclairage sur leur poids dans l’économie agricole. Car il nous semble que l’on peut parler d’un rôle d’entraînement qu’ont joué ces activités morisques dans les différents secteurs où ils choisirent de s’investir. Cependant, sans nier l’importance de ce phénomène, il serait exagéré de ramener toute nouvelle dynamique à l’apport des morisques.

Notes
204 EPALZA, M., PETIT, R., Recueil d’études sur les Moriscos andalous en Tunisie, Madrid, 1973; RAYMOND, A., Tunis sous les Mouradites. La ville et ses habitants au XVIIe siècle, Tunis, 2006; SAADAOUI,A., «L’établissement des Morisques au Maghreb: son impact sur l’urbanisation et la vie urbaine»,MRABET, A., éd., Sousse, pp. 195-205.
205 BOUBAKER, S., La Régence de Tunis au XVII è siècle: ses relations commerciales avec les ports del’Europe méditerranéenne, Marseille et Livourne, Zaghouan (Tunisie), 1987, pp. 198-216.
206 BOUBAKER, S., «La peste dans les pays du Maghreb: attitudes face au fléau et impacts sur les activités commerciales (XVIe-XVIIIe siècles)», Revue d’histoire Maghrébine, n° 79-80, 1995, pp. 311-341; SEBAG, P., Tunis au XVIIe siècle. Une cité barbaresque au temps de la course, Paris, 1989.
207 Notre étude a été faite à partir des archives du consulat de France en Tunisie. Registres des copies des actes passés en chancellerie depuis 1605 jusqu’en 1705; le livre de GRANDCHAMP, P., La France en Tunisie au XVIIe siècle: inventaire des archives du consulat de France à Tunis 1582-1705, Tunis,1920-1930, 10 volumes.
208 GRANDCHAMP, P., op.cit, la même date.
209 Idem.
210 BOUBAKER, S., La régence…, p. 63 et p. 173.
211 RAYMOND, A., p. 82.
212 BOUBAKER, S., Régence…. op. cit., p. 160.
213 BOUBAKER, S., Régence… op. cit., p.161; ÁLVAREZ DOPICO, Clara, prépare actuellement une thèse sur «Kallaline: les revêtements céramiques dans les fondations beylicales tunisoises du XVIIIe siècle» et nous apprend beaucoup sur les métiers andalous en rapport avec la poterie.
214 GRANDCHAMP, P., op. cit. du 6/02/1629.
215 Idem du 25/06/1626.
216 Archives Nationales, Paris, Affaires étrangères, B III, 234, Etat...

Source: Cartas de la Goleta pp 129-137

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