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9 may. 2011

DES MAURES AUX MORISQUES


Leila
hakim.boufrioua@free.fr

« Qu’aucun de vous ne pense à moi. Pensons plutôt à toute la terre, frappons amoureusement sur la table. Je ne veux pas revoir le sang imbiber le pain, les haricots noirs, la musique : je veux que viennent avec moi le mineur, la fillette, l’avocat, le marin et le fabricant de poupées, Que nous allions au cinéma, que nous sortions boire le plus rouge des vins. »

Extrait de "El Canto General" Pablo Neruda


Les guerres, les persécutions institutionnelles et les épurations ethniques ont toujours été précédées d’un travail de préparation de l’opinion publique. A force de manipulations, de stigmatisations, d’amalgames, de stéréotypes et de préjugés même le citoyen le plus averti peut tomber dans le piège de la peur de la « menace » que pourrait représenter l’autre, celui qui ne veut pas s’assimiler et qui malgré sa présence durable reste un étranger susceptible d’appartenir à une « cinquième colonne ».

Des maures aux morisques

En 711, Tariq Ibn Ziad , berbère et chef des armées arabes, traverse le détroit de Gibraltar (Jabel Tariq) et débarque dans la péninsule ibérique. Il parvient à l’occuper en l’espace de quelques années.

L’Espagne devient alors Al Andalous.

Al Andalous fut la nation la plus éclairée et la plus tolérante d’Europe à cette époque .

Avant l’arrivée des musulmans en Espagne, les juifs étaient persécutés par les chrétiens, surtout sous le règne de Sisebut qui, avec l’appui des religieux, envisageait d’expulser tous les juifs qui refuseraient de se convertir au christianisme. En 711, les musulmans furent accueillis en libérateurs par les juifs et leur arrivée a sauvé cette communauté d’une catastrophe certaine.

Les juifs se sont rapidement intégrés dans la société nouvelle et ont occupé de hautes responsabilités à la tête de l’état. L’exemple de Abu Yusuf Hasday Ibn Saprut, ministre du calife Abd Al Rahman III (912-961), témoigne parmi tant d’autres de la considération et de la place qu’occupaient les juifs dans l’Espagne musulmane.

A l’instar des juifs, les chrétiens pratiquaient librement leur culte et vivaient en harmonie dans cette société.

Al Andalous terre de tolérance et d’accueil a connu pendant plus de sept siècles un essor culturel et une prospérité économique sans précédent. Cordoue, à elle seule, abritait des centaines de mosquées, d’églises, de synagogues, de jardins, de hammams et de palais. Carrefour du savoir, elle possédait plus de 70 bibliothèques et le calife à lui seul avait plus de 400.000 manuscrits.

A Al andalous, des philosophes, des architectes, des mathématiciens, des médecins, des astronomes, des musiciens, des poètes, des théologiens et des agriculteurs qui ont développé la nature tout en respectant son équilibre ont fait fleurir une civilisation savante , raffinée et harmonieuse qui avait le goût du miel et le parfum du musc et du jasmin.

La fin de l’Espagne musulmane a débuté par la chute de Tolède (1085) et s’est terminée par celle de Grenade en 1492.

Après la prise de Grenade par les Rois Catholiques, les musulmans négocièrent leur reddition et signent des capitulations leur autorisant à garder leur mode de vie et leur religion en échange de leur soumission et du paiement d’une lourde dîme. Malheureusement ces capitulations ne seront pas respectées et une évangélisation, pacifique au début, devient vite coercitive. Les musulmans furent contraints d’abandonner toute trace de leur culture et de leur religion au nom de la cohésion et de l’unité sociale ce qui nous rappelle un certain discours d’actualité.

La « désislamisation » forcée a débuté en 1513, quand un édit de la reine Jeanne la folle (mère de Charles Quint) interdit aux femmes de couvrir leurs visages sous peine de lourdes condamnations.

A cette époque le travail des polémistes consistait à convaincre la population chrétienne du danger que représentent les maures pour leur homogénéité culturelle et religieuse. Ils décrivaient la religion musulmane comme une menace pour la société non seulement militaire mais aussi « une source de pollution par contamination religieuse et sexuelle » [1]. Les maures sont présentés comme des êtres infidèles et cruels, des humains charnels et semi-bestiaux.

En 1525, par un décret, Charles Quint, obligea les musulmans à se convertir au catholicisme par la force : tous les musulmans furent baptisés et toutes les mosquées transformées en églises.

En 1566, une loi les obligea à changer leurs noms, leur mode de vie et à s’aligner en tout sur les vieux-chrétiens (espagnols catholiques de longue date) : habillement, langage et écriture, mets , manger du porc, boire du vin etc...

Ainsi, les maures devinrent Morisques.

De l’intolérance religieuse au racisme d’Etat

Une loi exclut les morisques des fonctions rémunérées et de tous les honneurs car ils n’avaient pas la « limpieza de la sangre » (la pureté du sang) : ce ne sont que d’habiles simulateurs qui sont restés fidèles à leur première croyance.

Au début, cette « propreté du sang » n’avait qu’une définition purement religieuse. Elle prend par la suite une dimension raciale : qu’ils soient chrétiens ou non, n’a plus d’importance puisqu’ils appartiennent désormais à la « nation » morisque.

« L’Espagne passa d’un État sectaire où un membre d’une crypto-minorité religieuse [a priori, les Juifs et les Maures] avait la possibilité de se convertir pour s’intégrer à la société majoritaire, à un État raciste où cette même minorité devenait l’objet d’une persécution institutionnelle, au-delà de toute considération religieuse. » [2]

Du racisme d’Etat à l’épuration ethnique

L’assimilation des musulmans à la société chrétienne et leur conversion au catholicisme n’a pas suffit pour faire d’eux de bons espagnols et les persécutions institutionnelles devenaient insuffisantes. Les inquisiteurs et les ecclésiastiques les plus influents ont décidé d’en finir une bonne fois pour toute avec la « question morisque », soit par un génocide soit par une déportation.

Pour des raisons purement économiques, Philippe II a préféré imposé des dîmes aux morisques et ceux qui se révoltaient, étaient déportés vers d’autres régions en Espagne.

Par contre Philippe III, a opté pour la déportation hors d’Espagne. La perte des revenus des dîmes fut compensée par les confiscations des biens morisques.

Ainsi, en 1609 un décret interdisant à tout morisque de rester sur la terre Espagnole sous peine de mort, fut signé. Il s’agit de la première déportation humaine organisée par un état.

« les morisques ont trois jours pour se rendre à des points de rassemblement précis avant d’être acheminés vers les différents ports d’embarquement. Il ne leur est permis de prendre que ce qu’ils peuvent porter, ce qu’ils laissent sur place ainsi que leurs biens immobiliers revenant à leurs seigneurs » [3].

Entre 500 000 et 1 000 000, voire plus de personnes furent déportés au Maghreb avec plus de 75% de pertes humaines. Les conditions de déportations étaient terribles et totalement inhumaines ; nombreux périrent noyés, jetés par-dessus bord par les transporteurs (pour faire plus d’aller-retour) ; d’autres moururent de faim, de soif ou de froid. Leurs biens revinrent à la couronne et à ceux qui ont organisé la déportation tel que le Duc de Lerma dont la fortune personnelle était supérieure aux réserves du Conseil de Trésor.

Le même sort fut réservé aux juifs qui devinrent maranes (porcs en espagnol).

La présence musulmane avait ouvert une ère de paix aux Juifs espagnols qui avaient longtemps souffert des répressions des rois wisigoths. Malheureusement, celle-ci s’acheva avec le déclin musulman : les Juifs espagnols furent alors soumis aux mêmes traitements répressifs que leurs coreligionnaires d’Europe.

L’inquisition les obligea à se convertir au christianisme puis en 1492 les expulsa du royaume d’Espagne. Les juifs trouvèrent refuge dans les pays musulmans du bassin méditerranéen où une politique de tolérance continuait à régner. Ils vont constituer les foyers de séfarades et vont conserver leur langue, la liberté du culte et leur culture d’origine.

Ainsi, l’Espagne d’inquisition est passée progressivement d’une intolérance religieuse à un racisme d’état pour finir en une épuration ethnique en l’espace d’un peu plus d’un siècle.

Des morisques aux beurs

Une courte incursion dans l’histoire nous montre que le sentiment de supériorité des Occidentaux à l’égard des musulmans et des arabes trouve ses racines au Moyen âge. Les européens d’alors voyaient le musulman différent et inférieur précisément parce qu’il refusait le message « universel et rationnel » du christianisme. Les chrétiens ne comprenaient pas pourquoi tous les peuples païens se convertissaient au christianisme, seuls les musulmans restaient inassimilables. L’islam était vu comme un danger pour le christianisme à cause des conversions massives, des échecs des missionnaires, de l’engloutissement d’une partie du monde chrétien par l’islam et du refus du musulman de quitter sa religion.

Ce sentiment de supériorité perdure chez certains occidentaux d’aujourd’hui qui se considèrent comme les porteurs d’une civilisation universaliste et salvatrice ; ils ne comprennent pas pourquoi les musulmans peuvent continuer des pratiques liées à une croyance méprisée et « obscurantiste » et rejettent la vision unique et assimilatrice généreusement proposée.

La nouvelle islamophobie essaie de réveiller cette peur archaïque, refoulée de l’histoire pour ramener à la surface l’univers du moyen âge avec ses horreurs, ses tribunaux de l’Inquisition et ses croisades. Les nouveaux prêcheurs , médias, journaux et politiques, encadrent la population et la mobilisent en masse. Ils conditionnent les citoyens, créent artificiellement des opinions et préparent le terrain pour de nouvelles horreurs. Pour convaincre les réticents, ils réutilisent les mêmes armes intellectuelles forgées aux XIIe-XIIIe siècles. Rien ne diffère des ouvrages polémiques anti-islamique du moyen âge. L’auteur anonyme de Liber denudationis et Pierre Alphonse aux XIe-XIIe siècles mettaient l’accent sur les mœurs sexuelles des musulmans , le mariage du prophète avec Zayneb, la polygamie, la lapidation, le port de vêtement et une diabolisation générale des musulmans. Le but, hier comme aujourd’hui, est d’inspirer la moquerie et la répugnance envers cette religion « arriérée » et « obscurantiste », mais certainement gênante.

Parmi les polémistes de notre époque, on trouve des sionistes islamophobes jouant le rôle des pompiers pyromanes et soufflant violemment sur les braises de la haine ravivant ainsi les vieux démons de l’europe. Depuis les attentats du 11 septembre et surtout après le déclenchement de la seconde Intifada, le milieu sioniste a exprimé, de façon incontrôlée, une aversion profonde et explicite de l’islam. Ces inconditionnels d’Israël qui, jusqu’alors empoisonnaient l’opinion publique par des mensonges au sujet de la Palestine et des palestiniens, profitent de cette occasion pour vomir leur haine de l’islam et des musulmans en se faisant passer pour des défenseurs de la République et de la laïcité, ce qui n’est qu’une fraude de conscience comme l’a souligné Denis Sieffert dans « Antisémitisme : entre réalités et manipulations ».

Derrière la querelle du port du voile se cache la forêt où germe une intolérance croissante et une poussée fiévreuse de l’islamophobie et de l’exclusion. Cette intolérance annonce les prémices d’une véritable catastrophe si l’on n’y prend pas garde. En cas de grave crise, économique ou autre, on pourrait passer à une inquisition moderne avec des persécutions institutionnelles et pourquoi pas des épurations ethniques. Ce ne sont que des spéculations alarmistes, me diriez-vous, ce n’est pas aussi sûr que cela. L’histoire est là pour nous le rappeler.

Pour un nouveau monde

Les philosophes du siècle des lumières annonçaient un 20ème siècle sans guerre. Malheureusement ce siècle a vécu deux guerres mondiales sanglantes et une vague de colonisation faisant des millions de victimes. Apparemment, l’homme reste égal à lui même, intact dans sa barbarie et le nombre de ses victimes est à la hauteur de ses avancées technologiques. Les massacres en Palestine et en Irak sont des exemples vivants de cette barbarie.

Néanmoins une lueur d’espoir subsiste à travers le combat d’une autre partie de l’humanité qui refuse d’être des moutons de Panurge et qui oeuvre pour un autre monde, un monde sans guerre, qui respecte les libertés, lutte contre les inégalités et favorise les rencontres, les dialogues et les partages.

Voici les dernières paroles adressées par Salvador Allendé au peuple chilien juste avant sa mort le 11 septembre 1973 (date enterrée au profit d’un autre 11 septembre plus Hollywoodien).

« Continuez et sachez que s’ouvriront bientôt toutes les grandes avenues où l’homme digne s’avancera pour construire une société meilleure »

Source: alterinfo.net

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