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6 dic. 2008

Un colloque: Les Morisques et la Tunisie : expulsion, arrivée, impact et héritage

Un colloque scientifique vient d’être organisé du 13 au 15 novembre à Beït El Hikma par l’Ambassade d’Espagne en Tunisie, l’Agence Espagnole de Coopération, l’Université de la Manouba et l’Institut Cervantès. Intitulé
«Les Morisques et la Tunisie : expulsion, arrivée, impact et héritage»,

le colloque a vu la présence d’éminentes personnalités et de spécialistes en études morisques en provenance d’Espagne, de France et de Tunisie.
Il a été inauguré par le ministre de la Culture, M. Abderraouf El Basti, qui a affirmé que malgré les conditions tragiques dans lesquels les Morisques ont été expulsés, ils ont trouvé en Tunisie une terre d’accueil qui est devenue pour eux une nouvelle patrie. Ils lui ont été d’un grand apport sur le plan de l’urbanisme, l’architecture, l’agriculture, l’artisanat, l’industrie et dans d‘autres domaines.
L’Ambassadeur d’Espagne à Tunis, M. Martinez Salazar, a insisté sur l’appauvrissement culturel de l’Espagne suite au départ des Morisques au XVIIème siècle. L’empreinte arabe est restée forte dans la péninsule ibérique, ainsi que l’intérêt pour connaître mieux cette époque historique. L’Ambassadeur a annoncé des projets importants pour la réhabilitation des monuments fondés par les Morisques dans notre pays et un programme pour mieux faire connaître les travaux sur leur expulsion et leur accueil en Tunisie.
De ses travaux et d’autres nous a parlé M. Bernard Vincent (EHESS Paris), qui a tenu à rappeler que cette année nous fêtons aussi le cinquantenaire du début des études scientifiques sur les Morisques. Trois ouvrages fondamentaux ont inauguré cet intérêt scientifique ; ils ont été écrits entre 1957 et 1959 et ont ouvert le champ à d’autres chercheurs, non seulement en Espagne mais dans d’autres pays. Et c’est là qu’a débuté un élan international de recherche dans ce domaine. On recense aujourd’hui environ 2.000 titres sur la question morisque. Et le champ reste encore à explorer car plusieurs aspects n’ont pas été encore élucidés.
En Tunisie, on retient des noms comme Mikel De Epalza, Ramon Petit, Slimane Mustapha Zbiss et Abdelhakim Gafsi qui se sont beaucoup intéressés aux études morisques et ont apporté un éclairage important sur la présence des expulsés en terre tunisienne.




Les conditions de l’expulsion
M. Rafael Benitez (Université de Valence) a choisi d’évoquer un des premiers ouvrages sur la question des Morisques, à savoir «Géographie de l’Espagne morisque» de Henri Lapeyre. Ce dernier a fixé le nombre des Morisques expulsés à 300.000, à une époque (1959, date de la publication du livre) où il y avait beaucoup de confusion concernant ce nombre. La majorité provenait des royaumes d’Aragon, de Catalogne et de région de Valence. Le reste venait de la Castille où il y avait essentiellement des Morisques d’origine grenadine, amenés dans cette région après la révolution d’Alpujarras (1568-1570). En 1609, quand Philippe III a décidé leur expulsion massive, commença l’acheminement des Morisques vers les ports espagnols en direction d’Afrique du Nord, de France et d’Italie. Les documents administratifs qui datent de cette période mentionnent 150.000 embarquements dans des bateaux de marchandises. Si certains Morisques ont été maltraités et dépouillés de tous leurs biens, d’autres, en l’occurrence ceux en provenance de Castille, ont eu la possibilité de vendre leurs domaines librement et de préserver une partie de leur argent après avoir payé les impôts aux Espagnols. Les documents de l’époque ne nous renseignent pas avec beaucoup de précision sur les destinations d’arrivée, car les expulsés faisaient des détours par la France et l’Italie pour arriver en Algérie ou en Tunisie. Certains ont même tenté de manière illégale de retourner en Espagne après l’expulsion et sont même parvenus à y rester. Pour cela, M. Benitez a suggéré une collaboration plus forte entre les chercheurs des deux rives de la Méditerranée pour mieux connaître cette période.




Les motifs de la décision de Philippe III
M. Miguel Angel de Bunes (Centre supérieur des investigations scientifiques) a voulu, quant à lui, se pencher sur les raisons de l’expulsion en décrivant la situation en Méditerranée aux XVIème et XVIIème siècle. Deux grandes forces rivalisaient autour du contrôle de la région : les Espagnols et les Ottomans. La course battait son plein. L’Afrique du Nord, en l’occurrence l’Algérie, était une place-forte que les deux rivaux cherchaient à conquérir. Les Espagnols avaient peur que les Morisques servent de relais aux Ottomans pour attaquer leurs côtes, d’où l’éloignement de ces populations vers l’intérieur de la péninsule et leur éparpillement. Mais le danger demeurait et il fallait en finir avec eux une fois pour toutes.
M. Juan. E. Gelabert (Université de Cantabria) a évoqué pour sa part une autre raison, celle de la nécessité pour Philippe III de sauver sa réputation, ternie après la défaite de l’Espagne devant les Hollandais, les Anglais et les Français au XVIème siècle et la conclusion d’une trêve de douze ans. Philippe III voulait apaiser les critiques envers sa politique extérieure. L’expulsion des Morisques était une bonne occasion pour détourner l’attention de ce sujet. L’arrivée en terre d’accueil de ces expulsés a suscité plusieurs problématiques et différents comportements. Ils n’étaient pas toujours les bienvenus en Afrique du Nord, et étaient souvent dépouillés de leurs biens, livrés à eux-mêmes sur les côtes africaines, algériennes surtout, et attaqués par des voleurs, voire tués.
En outre, le problème de leur assimilation se posait fortement et il fallait gérer ce nombre important d’individus qui arrivaient quotidiennement par bateaux. En Tunisie, les choses se présentaient différemment car Othman Bey, le dirigeant du pays à l’époque, était très favorable à l’arrivée de ces nouveaux éléments susceptibles de repeupler le pays et de le développer grâce à leur culture et leur savoir-faire. Il leur a donc offert des avantages pour s’y installer, à savoir des exonérations fiscales, l’octroi de terres etc.

Accueil favorable en Tunisie
M. Luis Bernabé Pons (Université d’Alicante) s’est intéressé à l’afflux massif des Morisques en Tunisie qui sont venus rejoindre une ancienne communauté déjà installée depuis la chute de Grenade et même avant. Il a souligné le caractère autosuffisant de cette communauté qui s’était bien organisée à travers tout un réseau pour faire circuler ses biens et son argent depuis l’Espagne, en passant par la France afin d’arriver en Afrique du Nord. Une bonne partie des Morisques expulsés était riche et influente. Cela n’a pas laissé indifférent Youssef Bey, fils de Othman Bey qui, deux ans après l’expulsion de 1609, a annulé les mesures d’encouragement pour l’installation des nouveaux venus et leur a imposé des taxes.
La Tunisie est restée malgré tout une terre favorable à l’installation définitive d’un nombre important de Morisques qui y ont fondé des villages (Testour, Grich El Oued, Sloughia, Sliman etc) et ont participé à sa prospérité. D’autres, toutefois, ont préféré retourner en Espagne, malgré les risques. C’est de ceux-là que nous a parlé M. Dadson Trevor (Université de Londre) dans son intervention. Il a montré qu’il y a des Morisques qui ont fortement résisté à l’idée de quitter l’Espagne et que malgré l’expulsion, ils ont toujours cherché à y retourner de façon illégale. Selon lui, il y a ceux qui se sont jetés des bateaux en cours de route pour y retourner. D’autres sont revenus par la France, à pied parfois. Et un bon nombre a réussi à se réinstaller avec l’aide des Chrétiens eux-mêmes et parfois des soldats espagnols qui avaient de la peine pour ces individus arrachés à leur terre natale.
M. Trevor explique cependant, que les recherches n’ont pas encore révélé le nombre exact de ces Morisques revenus ni les lieux de leur implantation. D’où un appel à approfondir les recherches sur la question.
Les interventions de la troisième journée du colloque se sont concentrées surtout sur l’apport des Morisques en Tunisie et leur intégration dans le pays. Une intégration fort réussie qui pourrait servir aujourd’hui d’exemple pour un dialogue interculturel entre les deux rives de la Méditerranée.

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