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5 jul. 2009

Mémoires andalouses (I) Testour : une harmonie à préserver

Olfa Belhassine
Pendant trois jours, du 25 au 27 juin, la Cité des sciences a vécu sur le rythme des «Mémoires andalouses». Un symposium scientifique organisé par l’Ordre des architectes de Tunisie. La ville andalouse de Testour et son architecture unique, qui subit aujourd’hui diverses transformations, ont soulevé des débats utiles et passionnants.
Il y a exactement quatre siècles, un peuple en désarroi, déchu, déraciné, débarquait sur nos rivages. La langue latine, les yeux bleus et les cheveux blonds de ses femmes et de ses hommes signalaient une origine étrange et étrangère. 1609 marque en effet une date inoubliable pour tous ces Morisques arrivés en masse chez nous (80.000 personnes en quelques mois). Le roi Philippe III avait décidé leur expulsion totale d’Espagne. Mais un autre roi, de l’autre côté de la Méditerranée a eu l’intelligence de les accueillir à bras ouverts. En bon stratège, Othman Dey avait anticipé sur le développement que pouvaient apporter à la Tunisie ces exilés savants, ingénieux, habiles de leurs mains et tellement raffinés. L’histoire lui donnera raison. Cette histoire, nous la commémorons depuis l’automne dernier. Elle a fait l’objet, la semaine dernière, d’un symposium international organisé par l’Ordre des architectes de Tunisie sur le thème: «Mémoires andalouses». Cette rencontre placée sous le patronage du ministre de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine a été organisée du 25 au 27 juin à la Cité des sciences, en collaboration avec l’ambassade d’Espagne, l’Agence espagnole de coopération internationale, l’Ecole d’architecture, l’INP, l’Amvpcc, l’ASM de Zaghouan et la Junta de Andalucia.Et si les autres colloques commémorant le quatrième centenaire de l’expulsion des Morisques d’Espagne ont mis l’accent sur les conditions de leur installation chez nous, leurs difficultés à s’intégrer au début, leur distribution géographique, leurs métiers, le dernier symposium s’est intéressé essentiellement à l’architecture andalouse. Et notamment au caractère unique qui distingue Testour des autres villes tunisiennes.
L’émergence d’un nouvel urbanismeSitué à 70 km au nord de Tunis, Testour est un site vierge de toute construction quand une communauté d’andalous, des agriculteurs en majorité, la choisirent pour fonder le premier noyau d’une médina entourant une petite mosquée. Vers 1610, le quartier de la Rhiba voit le jour. Quelques années après, une seconde vague d’exilés de Castille et d’Aragonite crée le quartier Tagharine avec sa grande mosquée. Très vite le quartier de la Hara élargit encore plus la médina. En l’espace de trente ans une petite ville homogène, semi-rurale émergea sur la rive droite de l’oued Médjerda.Un siècle après, un voyageur espagnol, Francisco Ximenez, décrit dans son journal Testour. L’historienne Raja Yacine Bahri qui a travaillé sur le manuscrit de Ximenez cite des bribes du document où il compare ces lieux à Grenade. Il y retrouve un quartier appelé l’Halambra et une place où se jouait la corrida. La ville qui parlait toujours espagnol possédait 800 maisons toutes construites en tuiles rouges à la manière espagnole.Pour l’architecte et urbaniste Inchirah Hababou Allagui, Testour «va profiter de l’envie des Morisques de mettre à nu leur propre culture et leur façon de concevoir la ville qui ont été pendant deux siècles cachées sous la domination chrétienne». L’urbanisme, le vocabulaire architectural et les typologies spatiales qu’ils inventeront seront, selon Inchirah Hababou, liés d’une part à leur identité musulmane (qui donnera une cité compacte et protectrice pour sauvegarder l’intimité des maisons) mais aussi à leurs métiers, l’agriculture et la teinture de la chéchia. «La morphologie orthogonale et rectiligne des voies et leur largeur permet plus de facilités pour la circulation des nouveaux engins agricoles, comme les charrettes, introduits chez nous par les Morisques. Ville sans impasses, Testour est entièrement rattachée à la Medjerda dans sa partie haute», ajoute l’architecte.
Des maisons au charme discretL’architecture domestique, suivant cette même logique, a été adaptée aux besoins d’une communauté qui a su tirer les meilleures récoltes des terres environnantes en les plantant d’oliviers, de muriers, de pommiers, d’abricotiers, de pêchers et de cultures maraîchères. Toujours selon Inchirah Hababou, deux typologies apparaissent. Tout d’abord, la maison rurale, qui se construit par addition en s’attachant à la limite de la parcelle fournie. Dans ce cas, le patio sera un espace à la fois de vie et de travail et les espaces rattachés à l’activité agricole nombreux et importants. Les façades ne présentent pas de traitement particulier. Seul signe particulier: leurs toitures en pente recouvertes par des tuiles rondes superposées. Ensuite, la maison de Testour, plus citadine, avec son entrée en chicane et son patio à forme géométrique réservé uniquement à l’habitation malgré son étymologie, Corran (dérivé du mot écuries), ses espaces de service sont placés latéralement. Des éléments de décor apparaissent ici et là: sur les façades, autour du lit, sur les fenêtres (de la ferronnerie)...L’étage fonctionne comme grenier. On y dépose des jarres d’huile d’olive, les provisions de pâtes, de confiture, les fruits, les légumes et diverses autres réserves.Mais qu’est-ce qui fait le charme des maisons andalouses?«C’est l’harmonie qui se dégage de tout l’ensemble du quartier», répond Inchirah Hababou.L’architecte Fakher Kharrat explique ce caractère unique par «les matériaux locaux dont les Morisques ont su tirer le meilleur profit: la tabia, la pierre, les tuiles de grande taille, les troncs de genévrier, la chaux...» Pour Walid Ben Moussa, architecte et urbaniste, «la simplicité de ces bâtiments mêlée à des techniques constructives très complexes donne une esthétique particulière aux maisons de Testour»
Mutations Natif de Testour, descendant d’une famille de notables morisques qui a longtemps exercé des fonctions juridiques, Walid Ben Moussa tire la sonnette d’alarme.«Tout se transforme à vue d’œil. Les vagues d’exode rurales et la quasi disparition de la structure familiale patriarcale ont bouleversé les équilibres anciens. Les familles andalouses quittent la médina pour aller travailler ailleurs. Ceux à qui elles cèdent leurs maisons ne portent aucun intérêt à ces typologies arabo-andalouses. On les voit alors se dénuder de leurs toitures en pente et se métamorphoser en villas avec vérandas. D’autres demeures abandonnées s’écroulent les unes après les autres. Les monuments historiques sont en train de subir des dégradations et des agressions continues». Et à l’architecte de s’interrogerà juste titre : «A quel point les habitantsde la ville, leurs représentants élus et les décideurs locaux et régionaux sont-ils conscients et sensibles à ces problèmes? Y a-t-il un plan de sauvegarde de la Médina de Testour? Quel role joue l’Association de sauvegarde de la médina de Testouret quel pouvoir possède-t-elle pour intervenir ? Où sont les instruments de planification urbaine, tels que le plan d’aménagement de la ville, susceptibles de faire face à ces agressions? Toutes ces questions ont besoin de réponses pour préserver la mémoire de la ville sans entraver son développement».Les débats qui ont suivi les interventions, la plupart d’un très haut niveau scientifique, se sont révélés d’un grand intérêt. On s’est longuement interrogé sur la manière dont la municipalité pourrait interdire quoi que se soit si elle n’a pas entre les mains un outil juridique. Une réglementationquelconque?Seuls deux monuments sont classés dans cette ville andalouse, la Grande mosquée et la zaouia Sidi Nasr Garouachi. N’est-ce pas trop peu pour un tel site? Autre problématique: la rupture de la chaîne de transmission des techniques de construction traditionnelle et de la fabrication des matériaux comme la tuile ancienne. La tuile industrielle ne convient point aux opérations de réhabilitation. «Il ne s’agit pas de prôner une vision passéiste», ont insisté les architectes du patrimoine tunisiens et espagnols au cours du symposium. On ne peut pas aujourd’hui construire comme il y a quatre siècles. Mais ce témoignage du passé, il faudrait le garder au moins dans un îlot de la médina pour qu’il continue à raconter aux générations futures mais aussi aux visiteurs étrangers des tranches de notre histoire faite de métissages et d’identités multiples.

La Presse Publié le 03.07.2009

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