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18 oct. 2009

Marginalisation et exclusion des minorités religieuses en Espagne : Juifs et Maures en Castille à la fin du Moyen-Age (2)

Maria Ghazali
Exclusion sociale et politique anti-judaïque

La séparation entre Juifs et Chrétiens doit également être effective au plan des relations humaines.
Ainsi, il est défendu aux Chrétiens de partager les bains avec les Juifs, de les convier à leur table ou d’accepter leurs invitations, de manger des mets ou de boire du vin que ces derniers auraient faits, de prendre un médicament ou une purge préparés par un juif, à moins qu’ils n’aient été élaborés de la main d’un chrétien qui en connaisse parfaitement les ingrédients.15
Toutes ces dispositions viennent du fait que des rumeurs circulaient déclarant que des médecins juifs empoisonnaient leurs patients chrétiens et que les Juifs en voulaient tant aux Chrétiens qu’ils désiraient leur mort. La haine qu’ils avaient des Chrétiens était telle que tous les ans, disait-on, le vendredi-saint, les Juifs allaient même jusqu’à enlever des enfants chrétiens pour les mettre en croix. Et s’ils n’arrivaient pas à s’en procurer, ils fabriquaient une statue de cire représentant le Christ pour commémorer la crucifixion.16
Dans ce même texte, le roi demande de diligenter une enquête partout dans le royaume où l’on entendrait parler de tels crimes et, s’ils s’avéraient exacts, de condamner au bûcher les responsables. De plus, suite à ces rumeurs, interdiction était faite aux Juifs de sortir de leur quartier tout le vendredi-saint jusqu’au samedi au matin, car si les Chrétiens s’en prenaient à eux ce jour-là et leur faisaient outrage, ils ne seraient pas punis pour cela.
Ces histoires de crimes atroces vont encore circuler au XVe siècle : en 1468, l’évêque de Ségovie Juan Arias Dávila fit brûler ou pendre dix-huit juifs accusés d’avoir commis à Sepúlveda un crime rituel sur un enfant chrétien ; en 1491, à La Guardia, dans la province de Tolède, des juifs et des conversos, auraient crucifié un enfant et lui auraient arraché le cœur pour pratiquer une cérémonie de magie noire devant mener à la destruction des Chrétiens et au triomphe du Judaïsme.17
Cette certitude que les Juifs se livraient à des simulacres de crucifixion ou à des démonstrations de haine contre le Christ va perdurer jusqu’à l’époque moderne, puisque dans les procès d’Inquisition, des témoins accusent certains conversos d’avoir chez eux un Christ qu’ils flagellent régulièrement.18
Si les relations d’amitié entre Chrétiens et Juifs sont condamnables, les relations sexuelles sont encore plus graves.
Tout juif qui aura des relations physiques (yacerá, yacer=gésir) avec une chrétienne devra mourir. Si la mort est la peine infligée aux Chrétiens qui commettent l’adultère avec des femmes mariées, que dire du sort qui attend les juifs s’ils ont des relations sexuelles avec des chrétiennes "qui sont spirituellement les épouses de Jésus-Christ par la foi et le baptême qu’elles ont reçus".19 Quant à la femme chrétienne, elle subira la même condamnation que celle qui a des relations coupables avec un Maure.
S’il s’agit d’une jeune fille ou d’une veuve, la première fois qu’elle commettra ce délit, elle perdra la moitié de ses biens au profit de ses parents ou de ses grands-parents s’ils sont vivants, sinon c’est le roi qui en sera le bénéficiaire ; la deuxième fois, elle perdra la vie et tous ses biens reviendront à sa famille ou au roi.
Pour ce qui est de la chrétienne mariée, elle sera remise à son mari qui pourra disposer d’elle à sa guise : la brûler, la relâcher ou faire d’elle ce que bon lui semblera.
Quant à la femme de mauvaise vie (baldonada), qui se donne à tous, la première fois elle recevra publiquement le fouet avec lui, et, la deuxième fois, ils mourront.20
D’autres cas de figure sont exposés dans les Partidas, pour ce qui est des rapports de pouvoir entre les Juifs et les autres communautés.
Ainsi, s’il est admis que les Juifs peuvent avoir des esclaves maures ou d’autres "gens barbares", il leur est interdit de les convertir au Judaïsme. Car, en agissant ainsi, leurs esclaves seraient affranchis, et ils les perdraient à tout jamais. Si ces mêmes esclaves se convertissaient au Christianisme, ils devraient leur rendre aussitôt la liberté. Car "les Juifs ne peuvent ni acheter ni avoir pour esclaves des Chrétiens, et s’ils le faisaient, ils seraient condamnés à mort."21
Interdiction est faite également aux Juifs d’avoir des Chrétiens à leur service, que ce soit comme domestiques dans leur maison, comme laboureurs sur leurs terres ou comme escorte lors de leurs voyages.22 Les autorités chrétiennes refusent que les Juifs soient socialement au-dessus des Chrétiens. Leur argent, leur pouvoir, leur superbe, sont fréquemment décriés par les Chrétiens. Les reproches qu’ils leur font apparaissent d’ailleurs dans les textes.
« Dans les temps anciens, nous dit-on, les Juifs étaient honorés et jouissaient de grands avantages qui les plaçaient au-dessus des autres hommes. On disait d’eux qu’ils étaient “le peuple élu de Dieu”. Mais, comme ils n’ont pas voulu reconnaître Notre-Seigneur Jésus-Christ et qu’ils lui ont donné la mort sur la croix, ils ont perdu le droit à l’honneur et au privilège qu’ils avaient. Depuis la crucifixion, ils n’ont plus jamais eu ni roi ni grand prêtre. A cause de leur traîtrise, les empereurs eurent à bien qu’ils n’aient plus ni honneur ni privilège, de sorte qu’aucun juif ne puisse plus jamais avoir accès à une charge honorable ou à un office public lui permettant d’assujettir des chrétiens.23
C’est la raison pour laquelle l’Eglise, les empereurs, les rois et les autres princes ont “souffert” (=supporté) que les Juifs vivent parmi les Chrétiens, “pour qu’ils vivent entre eux comme en captivité (=esclavage) pour toujours et que l’on garde à jamais en mémoire qu’ils viennent du lignage de ceux qui ont crucifié Notre-Seigneur Jésus-Christ”. »24
Cette mise à l’écart des Juifs d’un point de vue spatial et social a son corollaire politique. Déjà, dans ces textes, est clairement exprimée l’idée que les Juifs ont perdu le droit à tout honneur et privilège. Ils ne peuvent obtenir de charges honorifiques. Ainsi, toutes les dignités, tous les postes à responsabilité administrative et politique, leur sont interdits. Par contre, s’ils se convertissent, s’ils reçoivent le baptême, "tous les chrétiens du royaume doivent les honorer et nul n’a le droit de leur reprocher leur origine ni faire référence à leur lignage." Ils peuvent « avoir toutes les charges, offices et honneurs qu’ont les autres chrétiens ». 25
Le problème qui va se poser sera celui de la façon dont on considérait alors que se transmettaient les vertus et les vices. Si toute l’humanité est déchue et porte en elle la responsabilité du péché originel, si la noblesse est une valeur qui se transmet par le sang, il en va de même de l’opprobre. A cause du supposé déicide commis par leurs ancêtres, tous les Juifs, et par conséquent tous les conversos, portent en eux la marque indélébile de l’ignominie. Et ce sont ces préjugés de pureté de sang qui vont l’emporter en Espagne à l’époque moderne.
Le pragmatisme politique : la récupération des renégats
Pour les royaumes chrétiens, la présence d’une population mudéjar importante sur leur sol, ainsi que l’existence d’un Etat musulman, avec lequel ils ont une frontière commune, posent le problème des transfuges et des renégats. Certains, bien que convertis et passés à l’ennemi, ont rendu de grands services aux Chrétiens. Si, a priori, ils sont considérés comme des traîtres et des hérétiques, et, à ce titre, susceptibles d’être condamnés à mort, il convient cependant de trouver un compromis avec eux. Et comme tout travail mérite récompense, il ne faut pas les condamner à mort pour la faute qu’ils ont commise. Car certains, s’ils le pouvaient, reviendraient à la foi catholique, si ce n’était l’affront qu’ils feraient à parents et amis, et la honte qui les retient.
Ainsi, même s’ils demeurent musulmans, il faut qu’ils soient assurés qu’ils auront la vie sauve. Et si, après avoir rendu service aux Chrétiens, ils se repentent de leur erreur et veulent revenir à la foi catholique, ils ne doivent pas non plus être condamnés à la peine d’infamie ni perdre leurs biens. S’il revient à la foi chrétienne, nul ne doit lui reprocher sa faute, ni l’offenser, ni lui causer du tort. Il doit avoir droit à tous les honneurs et à tous les bénéfices dont jouissent communément les Chrétiens, de la même façon que s’il n’avait jamais renier la foi catholique.26
Ce pragmatisme politique se retrouve également dans la disposition qui suit : les messagers chrétiens, maures ou juifs, qui viendront "du pays des Maures", ou d’autre part, jusqu’à la cour du roi, même s’ils sont envoyés par nos ennemis, doivent pouvoir circuler sains et saufs, et en toute sécurité, dans le royaume. Il est défendu à quiconque de leur faire du mal ou de leur porter préjudice. Si ce messager a contracté une dette envers l’un de nos sujets avant son ambassade, il n’est pas permis de lui en demander raison, même par-devant les tribunaux ; mais, pour ce qui est des dettes qu’il fera pendant sa mission, s’il ne veut pas s’en acquitter, le créancier a le droit de le faire assigner en justice pour qu’il les règle.27
Conclusion
Comme nous avons pu le voir à travers las Siete Partidas, la marginalisation et l’exclusion des minorités juive et musulmane était en train de se mettre en place au lendemain de la conquête chrétienne. Les mesures discriminatoires déjà prises alors vont se perpétuer, voire s’aggraver, pour aboutir à l’expulsion ou à la conversion forcée des Juifs en 1492 et des Mudéjares de Castille en 1502. Les dispositions prises envers les renégats et les hérétiques28 annoncent déjà aussi la politique que mènera l’Inquisition espagnole à l’époque moderne vis-à-vis des Judéo-convers et des Morisque
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Notes
15 - Partida VII, Titre XXIV, Loi VIII.
16 - Ibid., Loi II.
17 - In : Henry Kamen, op. cit., p.44.
18 - Les exemples sont nombreux. Voir, par exemple, au XVIIe siècle, les procès de Duarte Enríquez et de Gaspar de Govea : Archives Diocésaines de Cuenca, Série Inquisition, Legajo 406 n°5733 et 5734. L’un des témoins déclare : "Chaque soir, il (Duarte Enríquez) donnait le fouet au grand christ qu’il avait dans sa maison". Manuel de la Sierra, domestique de Gaspar de Govea, dira la même chose de son maître.
19 - Partida VII, Titre XXIV, Loi IX. Notons que rien n’est prévu pour le chrétien qui aurait des relations sexuelles avec une juive ou avec une musulmane.
20 - Partida VII, Titre XXV, Loi X.
21 - Ibid., Titre XXIV, Loi X.
22 - Ibid., Loi X et VIII.
23 - Ibid., Loi III.
24 - Ibid., Loi I.
25 - Ibid., Loi VI.
26 - Ibid., Titre XXV, Loi VIII.
27 - Ibid., Loi IX.
28 - Ibid, Titre XXVI: De los hereges (Lois I à VI).
Pour citer cet article
Référence électronique
Maria Ghazali, « Marginalisation et exclusion des minorités religieuses en Espagne : Juifs et Maures en Castille à la fin du Moyen-Age », Cahiers de la Méditerranée [En ligne], vol. 69 | 2004, mis en ligne le 10 mai 2006, Consulté le 17 octobre 2009. URL : http://cdlm.revues.org/index781.html

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