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2 may. 2010

L'entrevue - Jordi Savall: la musique, remède contre l'amnésie


Christophe Huss
«La musique est la véritable histoire vivante de l'humanité, on y adhère sans résistance, car son langage relève du sentiment et, sans elle, nous ne détiendrions que des parcelles mortes.»

Cette phrase d'Elias Canetti, le musicien catalan Jordi Savall l'a faite sienne. Depuis dix ans, il a décidé de contextualiser et de faire revivre l'histoire en musique. Pour que l'homme se souvienne et apprenne de ses erreurs. Dans un moment unique et précieux, il présentera son projet Jérusalem, la ville des deux paix: la paix céleste et la paix terrestre en première nord-américaine à la Place des Arts, jeudi 29 avril.

«C'est le concentré d'une idée fabuleuse, aussi simple qu'évidente», nous dit Jordi Savall à propos de la réflexion de Canetti. S'il y avait un prix Nobel de la musique, c'est à un lauréat que nous parlerions: Jordi Savall est probablement le plus grand musicien-interprète de la musique dite savante. Son expertise, fruit d'un labeur acharné de quatre décennies et d'une curiosité sans bornes, couvre les répertoires du moyen-âge à la musique baroque, mais aussi les musiques traditionnelles du pourtour méditerranéen.

Les mélomanes le reconnaissent depuis ses disques EMI Reflexe, il y a 35 ans. Un public plus large l'a découvert en 1991 grâce au film Tous les matins du monde d'Alain Corneau, qui ressuscitait le personnage du maître de la viole de gambe Jean de Sainte-Colombe, incarné par Jean-Pierre Marielle.

Après avoir créé, en 1997, sa propre étiquette de disques, Alia Vox, Jordi Savall s'est lancé dans des projets d'envergure, publiés sous forme de luxueux livres sonores. Jérusalem en est un, tout comme Charles Quint ou Christophe Colomb, auparavant, et, plus récemment, Le Royaume oublié, retraçant la tragédie cathare. «En 2000, ce que j'ai changé, avec le projet sur Charles Quint, c'est la manière de réunir les oeuvres.» Savall et ses amis ont eu l'idée de situer des musiques dans un contexte historique et de les relier avec les faits de l'époque. «Cette confrontation donne à l'histoire une force extraordinaire et apporte un angle de vue différent.»

Jordi Savall construit ses trames comme une bande sonore de film. Avec, parfois, des décisions difficiles: «Dans notre dernier projet, sur la tragédie cathare, il fallait traduire en sons la scène du bûcher. Comment illustrer cela? Nous avons pris un tambour, une cloche et nous avons improvisé en cavale avec un duduk pour symboliser le désespoir et les âmes qui abandonnent les corps brûlés. Par une image sonore poétique, nous illustrons et rappelons un fait historique essentiel que l'on n'a pas le droit d'oublier.»

Lutter contre l'oubli

Tous ces scénarios musicaux, tous ces regards sur l'histoire prônent en effet la lutte contre l'oubli. «Les erreurs que nous faisons aujourd'hui, nous les avons faites il y a 800 ans, 500 ans, 200 ans. Souvenez-vous des écrits de Karl Jaspers soulevant le problème de la responsabilité collective de la nation allemande. Cela n'a pas changé. Au fond, nous sommes tous un peu responsables et complices si une injustice se passe à côté de nous et que nous ne réagissons pas. On sait qu'on torture et tue des innocents en Tchétchénie, mais personne n'ose dire quoi que ce soit parce que la Russie est trop nécessaire pour l'Europe. Tout cela se passe parce que nous avons une capacité d'amnésie terrible, qui nous rend incapables d'aborder le présent.»

À ce titre, l'artiste a, aux yeux de Jordi Savall, une responsabilité particulière: «Quand on a le privilège d'avoir un métier comme celui de musicien, qui permet d'être en contact avec beaucoup de gens partout dans le monde, on ne peut pas dire "ce n'est pas mon problème". La plupart des gens n'ont pas les moyens de se faire entendre. Mais nous, artistes, avons la responsabilité de dire de temps en temps "ça, on pourrait le faire mieux".» Avec son épouse, Montserrat Figueras, Jordi Savall est ambassadeur pour la paix de l'UNESCO. Il a aussi été ambassadeur pour le dialogue interculturel.

Cet engagement lui vient de sa lecture de l'histoire. «En tant que Catalan, je me sens particulièrement responsable. Juifs, musulmans, chrétiens ont vécu ici pendant sept siècles. Nous avons brisé tous les ponts entre Orient et Occident, en 1492 lorsque l'Espagne a donné trois mois aux juifs pour prendre leurs affaires et partir. Et vous savez combien de temps on a donné aux morisques en 1609? Ces gens qui vivaient en Espagne depuis des siècles, qui étaient mariés avec des femmes chrétiennes, avaient des enfants, et travaillaient ici? Trois jours! En trois jours, on a séparé des pères, des mères, des enfants, on les a mis dans des bateaux à Valence, et emmenés dans le nord de l'Afrique où ils sont tombés entre les mains de marchands d'esclaves. Qui se souvient de cela?»

Pour Jordi Savall, la musique donne la possibilité de faire réfléchir sur notre «capacité d'inhumanité» pour tenter d'améliorer les choses. Une chanson de troubadour peut être, à ses yeux, criante d'actualité. «Rappelez-vous ce troubadour qui chante la chanson du dernier jugement [Pèire Cardenal dans Le Royaume oublié — La Tragédie cathare, CD 3 plage 5]. C'est un texte d'une lucidité et d'une modernité dignes de Caïn, le dernier ouvrage de José Saramago.» L'écrivain portugais, Prix Nobel de littérature en 1998, athée, critique et pessimiste, a collaboré avec Jordi Savall dans un contrepoint littéraire aux Sept dernières paroles du Christ de Joseph Haydn.

Dans ses scénarios musicaux historiques, Jordi Savall fait appel à des spécialistes, à des chercheurs et à des historiens. Il a récréé quelques instruments perdus, même s'il mise surtout sur les instruments traditionnels — oud, ney, qanun — et du Moyen-Âge.

Il amène à Montréal son propre ingénieur du son, chargé de l'amplification de ce voyage dans le temps, à Jérusalem, la ville juive, chrétienne, arabe et ottomane; Jérusalem, terre d'asile et d'exil. Un voyage qui se termine par un message: la paix terrestre est aussi bien un espoir qu'un devoir.

***
Jordi Savall, Montserrat Figueras, Hespérion XXI, La Capella Reial de Catalunya, Al Darweesh. Jérusalem, La Ville des deux paix. Jeudi 29 avril à 20h, Salle Wilfrid-Pelletier. 514 842-2112.
Disques et livres publiés par Alia Vox (distribution Pelléas).

Source: Le devoir.com

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