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29 oct. 2012

Le livre musulman arabe en Espagne pendant le Siècle d’or

I. Histoire des morisques
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Commencée en 711, la conquête de la péninsule Ibérique par Tariq b. Ziyad et son armée d’Arabes et de Berbères fut brève mais ne manqua pas de susciter une réaction chrétienne et dès 722 le roi Pélage conquerrait Covadonga dans les Asturies : ce fut le début de la « reconquista ». Les chrétiens restés dans les territoires contrôlés par les musulmans furent appelés « mozarabes » tandis que les musulmans vivant en territoire chrétien étaient les « mudéjares ».

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Après la bataille des Navas de Tolosa (1212), le déclin de la puissance musulmane entraîna la chute de Valence (1238), puis de Séville (1248), tandis que Tolède et Saragosse avaient été reprises respectivement en 1085 et 1118. Au xive siècle, le royaume nasride de Grenade était le seul État musulman indépendant, mais Fernando le Catholique s’en empara en 1492. Dans un premier temps, la reconquête n’eut pas d’autres implications que politiques, les rois Catholiques garantissant par les capitulations de Grenade le respect de la religion, des lois et coutumes des musulmans qui venaient de se soumettre. Pourtant, peu de temps après, la raison d’État mit fin à ces accords : après l’expulsion des Juifs, l’unité religieuse de la Péninsule s’imposait de manière absolue.

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Alors que l’évêque de Grenade Hernando de Talavera considérait que le dialogue était le meilleur moyen de mener à son terme l’entreprise, le cardinal archevêque et primat d’Espagne Francisco Jimenez de Cisneros soutint que les musulmans devaient choisir entre la conversion ou l’exil. Cette position prévalut et les édits de conversion sous contrainte furent promulgués en 1502 dans le royaume de Castille et en 1526 en Aragon. De ce moment, les musulmans résidant en territoire chrétien furent appelés « moriques » (ou encore « nouveaux chrétiens » ou « mores convertis »). S’il y en eut parmi eux qui embrassèrent réellement le catholicisme, beaucoup demeurèrent des crypto-musulmans, en dépit des interdictions qui ne faisaient que commencer : elles concernèrent d’abord la religion, puis les aspects culturels (vêtement, alimentation, fêtes, etc.), et pour finir l’utilisation de l’arabe et la possession de livre dans cette langue, en 1564 dans le royaume de Valence et en 1567 dans celui de Castille. Et pourtant, c’est à cette période que remontent paradoxalement les manuscrits morisques que nous possédons.

II. La découverte de la littérature « aljamiada » au XIXe siècle
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La majorité de ces derniers, de taille et de facture diverses, ont des contenus variés, bien qu’il s’agisse généralement de manuscrits factices. Ils sont l’œuvre d’un ou de plusieurs copistes, en arabe ou en « aljamia » (du romance en caractères arabes) et ont été découverts dans de faux plafonds ou dans les murs de maisons situées dans différents villages de la vallée du Jalon, près de Saragosse, mais aussi dans d’autres lieux comme Pastrana (Castille) ou Cutar (Malaga). Toutefois, certains d’entre eux sont le résultat d’achats de bibliophiles qui, dans plusieurs cas, travaillaient pour le compte de l’État – comme on le voit en France aux xviie et xviiie siècles. Nous disposons aussi d’informations sur de nombreux autres livres aujourd’hui grâce aux documents de l’Inquisition, principalement conservés dans les archives espagnoles.

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Au sein de cette production manuscrite réalisée par les mudéjares et les morisques, les chercheurs ont accordé une attention particulière aux manuscrits aljamiados, en raison de leur état spécifique de langue et d’écriture, mais aussi du fait de leur importance intrinsèque puisqu’ils sont pratiquement les seuls vestiges matériels qui nous viennent de ces communautés. Ainsi, grâce à cette documentation, nous pouvons connaître leurs goûts littéraires, leurs connaissances tant linguistiques qu’intellectuelles, leurs relations avec les juifs et les chrétiens, etc. Les destinataires ultimes de ces manuscrits sont les dirigeants morisques des communautés d’Aragon et de Castille – ceux de Valence et de Grenade ayant réussi à maintenir plus clairement leur arabisation et leur islamisation, ce qui fait qu’ils n’eurent pas besoin de développer une nouvelle variante linguistique qui permette de maintenir leur enracinement culturel et religieux.

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On dénombre actuellement 200 manuscrits aljamiados dans différentes bibliothèques publiques et privées, surtout en Espagne, mais aussi en France, Paris (BNF) et Aix-en-Provence (Méjanes), en Grande-Bretagne, Italie, Suisse, Suède, Italie, à Malte, en Algérie, au Mexique, en Australie et au Qatar. En ce qui concerne leur contenu, la majorité d’entre eux sont des copies de traductions antérieures.

III. L’histoire du livre parmi les morisques
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L’histoire du livre en caractères arabes dans la péninsule Ibérique, avant l’expulsion définitive des morisques en 1609, présente une particularité fondamentale pour entendre ces communautés dans leur dimension culturelle. La coexistence de particularités de la tradition livresque occidentale avec d’autres, arabo-musulmanes, attire l’attention : papier occidental, réglure de type arabe, reliure occidentale (autant pour les couvrures que pour les coutures). Les morisques emploient un papier filigrané – le papier oriental n’apparaît que dans des manuscrits anciens. Ils préfèrent le sénion et le septenion – comme leurs homologues chrétiens du xvie siècle, mais les manuscrits associent souvent des cahiers typologiquement différents. Une réclame en fin de cahier est un trait constant et une différence par rapport à la tradition musulmane. La mistara est en revanche héritée de cette dernière. La reliure suit, pour le décor, la couture, le montage sur nerfs, des formules clairement occidentales ; fréquemment, on réutilise d’anciennes reliures.

IV. Les morisques et le Coran
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Tout en étant un texte interdit pour les morisques – parce qu’il était le texte sacré des musulmans et qu’il était en caractères arabes, le Coran était le livre le plus copié, lu et probablement utilisé par les morisques, ce qui justifie l’intérêt pour la production de copies du Coran et pour sa transmission au sein de ces communautés. À l’exception d’un cas où le manuscrit contient seulement la traduction en castillan, toutes les copies de cette époque, une centaine environ, surtout fragmentaires, sont soit écrites en arabe (leur majorité), soit comportent l’arabe et la traduction en aljamia, juxtalinéaire ou paragraphe par paragraphe.

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Il s’agit de copies de format et de facture différents qui, dans de nombreuses occasions, emploient un arabe maladroit. Pratiquement sans décor (sauf leur ‘unwân initial), elles n’indiquent pas toujours les fins de versets ; les titres des sourates manquent souvent. La majorité des copies coraniques qui circulaient parmi les morisques étaient une sélection systématique non seulement de chapitres, mais aussi de versets, un point qui attire l’attention et n’est comparable qu’à des témoins postérieurs de l’Occident musulman. Ce traitement du texte sacré conduit à émettre des hypothèses sur la religiosité des morisques et leurs besoins spirituels davantage enracinés dans la culture populaire que dans l’orthodoxie malikite.

Référence électronique
 Nuria Martínez de Castilla Muñoz , « Le livre musulman arabe en Espagne pendant le Siècle d’or », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 143 | 2012, [En ligne], mis en ligne le 21 septembre 2012. URL : http://ashp.revues.org/index1269.html. Consulté le 23 octobre 2012.

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